1775-03-17, de Voltaire [François Marie Arouet] à Louis François Armand Du Plessis, duc de Richelieu.

Je vous remercie très sensiblement, Monseigneur, de la bonté que vous avez eue de m'envoier toutes les pièces du procez.
Je les ai lues avec toute l'attention dont je suis capable, malgré le procez que j'ai contre la nature, et tous les maux qui m'accablent. Je suis confondu de l'excez de bétise, de folie, de turpitude, d'atrocité qui règne dans toute cette affaire. Il est déshonorant pour la nation que cinq ou six personnes de condition se soient associées pour une excroquerie que la bande de Cartouche aurait à peine osé tenter. Et ce qui n'est pas trop honorable, c'est qu'il se soit trouvé des Welches qui ont osé faire semblant de douter.

Il ne me parait pas possible que celà vous donne le moindre embaras. J'avoue seulement que l'injustice de ceux qui ont voulu excuser un peu les délinquants pourait donner un peu d'humeur.

Je me sais bon gré d'être loin du chaos de Paris où on juge tout de travers dans les affaires les plus importantes comme dans les arts.

J'en ai une plus rare et plus atroce assurément que celle de vos faussaires. Je vous en ferai juge dans quelque tems quand vous serez de loisir, et que je serai à portée de mettre sous vos yeux ce comble d'horreur. La chose ne me regarde pas personnellement, mais je m'y intéresse autant qu'à celle des Calas et à celle des Sirven. Toutes les nations ont commis des cruautés funestes; mais je n'en connais point qui en ait fait de plus infâmes en pleine paix que la nation des Welches, depuis Ravaillac jusqu'à nos jours.

Vous avez passé vôtre vie à soutenir l'honneur de la France; vivez désormais pour vôtre repos et souvenez vous avec bonté de vôtre ancien serviteur qui n'attend plus que le repos éternel.

V.

Je suis très affligé de la mort de Madame de Sauvigny. Elle vous était bien sincèrement atachée, et elle avait pour moi beaucoup de bonté. Il faut perdre ses amis par la mort, et mourir; voilà la vie de l'homme.

V.