1719-07-31, de Voltaire [François Marie Arouet] à Nicolas Anne Lefèvre de La Faluère.

Ami, que je chéris de cette amitié rare
Dont Pilade a donné l'exemple à l'univers
Et dont Chaulieu chérit la Fare,
Vous pour qui d'Apollon les trésors sont ouverts,
Vous dont les agréments divers,
L'imagination féconde,
L'esprit et l'enjouement, sans vice et sans travers,
Seraient chez nos neveux célébrés dans mes vers,
Si mes vers, comme vous, plaisaient à tout le monde;
Votre épître a charmé le pasteur de Sulli;
Il se connaît au bon et partant il vous aime;
Votre écrit est par nous dignement accueilli
Et vous serez reçu de même.

Il est beau, mon cher ami, de venir à la campagne tandis que Plutus tourne toutes les têtes à la ville. Etes vous réellement devenus tous fous à Paris? Je n'entends parler que de millions. On dit que tout ce qui était à son aise est dans la misère et tout ce qui était dans la mendicité nage dans l'opulence. Est ce une réalité? Est ce une chimère? La moitié de la nation a-t-elle trouvé la pierre philosophale dans les moulins à papier? Law est il un dieu, un fripon, ou un charlatan qui s'empoisonne de la drogue qu'il distribue à tout le monde? M. le R . . . . est il de bonne foi, ou est il trompé? Veut il avoir tout l'argent du royaume, ou se contente-t-on de richesses imaginaires? C'est un chaos que je ne puis débrouiller et auquel je m'imagine que vous n'entendez rien. Pour moi personnellement je ne me livre à d'autres chimères qu'à celle de la poésie.

Avec l'abbé Courtin je vis ici tranquille
Sans aucun regret pour la ville,
Où certain écossais malin,
Comme la vieille sybille
Dont parle le bon Virgile,
Sur des feuillets volants écrit notre destin.
Venez nous voir un beau matin,
Venez, aimable Genonville,
Apollon dans ses climats
Vous prépare un riant asile;
Voyez comme il vous tend les bras,
Et vous rit d'un air facile.
Deux jésuites en ce lieu,
Ouvriers de l'évangile,
Viennent de la part de dieu
Faire un voyage inutile.
Ils veulent nous prêcher demain,
Mais pour nous défaire soudain
De ce couple de chattemites,
Il ne faudra sur leur chemin
Que mettre un gros saint Augustin:
C'est du poison pour les jésuites.