1756-04-12, de Voltaire [François Marie Arouet] à Pierre Robert Le Cornier de Cideville.

J'ay tant fait de vers mon cher et ancien ami que je suis réduit à vous écrire en prose.
J'ay différé à vous donner de mes nouvelles comptant vous envoier à la fois le poème sur le désastre de Lisbonne, sur le tout est bien, et sur la loy naturelle: ouvrages dont on a donné à Paris des éditions touttes défigurées. Obligé de faire imprimer moy même ces deux poèmes, j'ay été dans la nécessité de les corriger. Il a fallu dire ce que je pense et le dire d'une manière qui ne révoltât ny les esprits trop philosophes ny les esprits trop crédules. J'ay vu la nécessité de bien faire connaître ma façon de penser, qui n'est ny d'un superstitieux ny d'un athée. Et j'ose croire que tous les honnêtes gens seront de mon avis.

Geneve n'est plus la Geneve de Calvin il s'en faut baucoup. C'est un pays rempli de vrais philosophes. Le cristianisme raisonable de Loke est la rel-ligion de presque tous les ministres, et l'adoration d'un être suprême jointe à la morale est la relligion de presque tous les magistrats. Vous voyez par l'exemple de Tronchin que les genevois peuvent apporter en France quelque chose d'utile. Vous avez eu cette année des bords de notre lac l'insertion de la petite vérole, Idamé, et la relligion naturelle.

Mes libraires se sont donné le plaisir d'assembler dans leur ville les chefs du conseil et de l'église et de leur lire mes deux poèmes. Ils ont été universellement approuvez dans tous les points. Je ne sçai si la Sorbonne en ferait autant. Comme je ne suis pas en tout de l'avis de Pope, malgré l'amitié que j'ay eüe pour sa personne et l'estime sincère que je conserverai toutte ma vie pour ses ouvrages, j'ay cru devoir luy rendre justice dans ma préface aussi bien qu'à notre illustre ami monsieur l'abbé du Rénel qui luy a fait l'honneur de le traduire, et souvent luy a rendu le service d'adoucir les duretez de ses sentiments. Il a fallu encor des notes. J'ay tâché de fortifier touttes les avenues par les quelles l'ennemi pouvait pénétrer. Tout ce travail a demandé du temps. Jugez mon cher et ancien ami si un malade chargé de cette besogne, et encor d'une histoire universelle qu'on imprime, et qui plante, et qui fait bâtir, et qui établit une espèce de petite colonie, a le temps d'écrire à ses amis. Pardonnez moy donc si je parais si paresseux dans le temps que je suis le plus occupé. Mandez moy comment je peux vous adresser mon tout n'est pas bien, et ma relligion naturelle. J'ignore si vous êtes encor à Paris; je ne sçais où est Monsieur l'abbé du Rénel. Je vous écris presque au hazard sans savoir si vous recevrez ma lettre. Madame Denis vous fait mille compliments.

V.

Il y a longtemps que je n'ay vu les paperasses, dont les Crammer ont farci leur édition. Ils ont jugé une petite lettre en vers qui vous est adressée digne d'être imprimée. Ils se sont trompez, mais le plaisir de voir un petit monument de notre amitié m'a empêché de m'opposer à l'impression.