1753-12-09, de Voltaire [François Marie Arouet] à Marie Louise Denis.

J'attends avec une cruelle impatience qu'une des deux sœurs me donne des nouvelles, ou qu'au moins le secrétaire Pichon ait pitié de moy.
Madame de Fontaine me manda le 23 qu'il n'y avait point de danger, mais qu'il y avait des rechutes, que la maladie traînait en longueur, que la fièvre était revenue. Comment se rassurer sur des nouvelles qui font trembler? Je demande en grâce qu'on me délivre d'inquiétude. Je n'ose parler de mon état quand celuy de madame Denis occupe toutte mon âme, mais il me paraît dans L'ordre de parler de maladie à des malades. Je n'ay point la goutte, je ne l'ay point eue. Les médecins se trompent donc jusques dans les cas où il ne faut que des yeux! Mon mal s'est déclaré un ulcère au pied causé par l'humeur scorbutique qui m'a tué à Potsdam. Tout de ce pays là est funeste. La dissolution de ma machine va grand train. Que madame Denis se conserve. Rien ne peut probablement me guérir. Mais le régime suffira pour luy rendre sa santé. C'est une chose abominable que je ne puisse du moins être auprès d'elle. Je passe mes jours à soufrir de ses maux. Je l'embrasse avec une tendresse que la crainte et les regrets redoublent. Je me flatte qu'il y a quelque lettre de madame de Fontaine en chemin qui mettra mon esprit en repos avant que mes complaintes et mes jérémiades soient arrivées.

V.