1753-11-21, de Voltaire [François Marie Arouet] à Count Gustav Adolf von Gotter.

Monsieur,

Madame la duchesse de Gotha a eu la bonté de m'envoier le petit mot que vous m'adressez.
Un mot suffit pour ranimer les passions. Son altesse se avait bien vu qu'elle était la mienne pour la personne respectable dont vous parlez. L'intérest que vous voulez bien prendre à ma situation me fait un devoir de vous ouvrir mon cœur. Il est sensiblement pénétré, et il doit l'être. Ma seule consolation est que le souverain qui remplit la fin de ma vie d'amertume, ne peut pas oublier entièrement des bontez si anciennes et si constantes. Il est impossible que son humanité et sa philosofie ne parlent tôt ou tard à son cœur quand il se représentera qu'il m'a daigné appeller son ami pendant seize années, et qu'il m'avait enfin fait tout quitter pour venir auprès de luy.

Il ne peut ignorer avec quels charmes je cultivais les belles lettres auprès d'un grand homme qui me les rendait plus chères. C'est une chose si unique dans le monde de voir un prince né à trois cent lieues de Paris écrire en français mieux que nos académiciens, c'était une chose si flatteuse pour moy d'en être le témoin assidu qu'assurément je n'ay pu chercher à m'en priver. Il sait bien que je n'ay eu d'autre ambition que de vivre auprès de sa personne. Je suis très riche, j'ay la même dignité dans la maison du roy de France que j'avais dans la sienne, et je ne regrettais pas la place d'historiografe de France que j'avais sacrifiée.

Quand il daignera se représenter tout ce que je vous dis là monsieur, il verra sans doute que mon cœur seul me conduisait, et le sien sera peutêtre touché. C'est tout ce que je peux espérer et tout ce que je peux vous dire monsieur surtout dans l'état où m'a jetté la goutte qui s'est jointe à tous mes maux. Ils n'ôtent rien à la sensibilité que votre bienveillance m'inspire. Comptez que je suis monsieur avec la plus tendre reconnaissance,

Votre très humble et très obéissant serviteur

V.