1745-09-23, de Voltaire [François Marie Arouet] à Jean Moreau de Séchelles.

Etant chargé monsieur d'écrire les campagnes du roy, je ne puis chercher de meilleurs secours que dans vos bontez.
Vous avez vu de bien près de très grandes choses, et vous en avez faittes. Les vôtres sont d'une espèce que les historiens négligent trop. Il y a des détails et des prévoyances admirables qui sont malheureusement perdues pour la postérité. Les soins que vous avez pris ne doivent pas être oubliez, et entrent nécessairement dans le plan que je me suis fait d'être utile. Je vous demande avec instance de vouloir bien me faire envoyer par un de vos secrétaires un mémoire des choses principales qui ont roulé sur vous, police d'armée, soins des hôpitaux, contributions, services rendus en tout genre. Ne rougissez point et songez monsieur que je dois la vérité au public, je la diray avec tout le plaisir que doit avoir un homme qui vous est aussi attaché que je le suis depuis longtemps mais je la diray avec la simplicité que le Roy aime, et qui doit être son seul ornement. Les faits seuls serviront de louange; et par là je crois venir à bout de la modestie des uns et de la critique des autres. Si je pouvois aprendre par votre canal quelqu'une de ces circomstances qui ajoutent encor à l'éclat des grandes actions, de ces anecdotes qui peignent d'un trait les caractères, et qui tournent à la gloire de la nation, ce seroit une grande obligation que je vous aurois; il ne vous en coûteroit que de dicter pendant un quart d'heure à un secrétaire les choses que vous croiriez mériter d'être conservées à la postérité. Je vous garderay fidèlement le secret que vous exigerez; le Roy qui verra le premier L'ouvrage en manuscrit ne sera peut être pas fâché d'y reconnaitre de quelle utilité vous êtes; le public pensera comme le roy; et il sera bien doux pour moy d'avoir suivi les sentiments de mon cœur en vous rendant justice. Voyez monsieur si vous pouvez me rendre ce service, et comptez sur les sentimens respectueux avec lesquels je seray toujours.

Monsieur,

Votre très humble et très obéissant serviteur

Voltaire