1737-12-06, de Frederick II, king of Prussia à Voltaire [François Marie Arouet].

Monsieur, Misérable inconstance humaine! s’écrieroit un orateur s'il savoit la résolution que j'avois prisse de ne plus toucher à mon ode, et s'il voyoit avec quel légèreté cette résolution est rompue.
J'avoue que je n'ai aucune Raison asséz forte pour m'excuser, aussi n'esse pas pour Vous faire mon apologie que je vous écrits. Bien loin de là je Vous regarde comme un ami affidé et sincère au quel je pui faire un libre aveu de toute mes foiblesses. Vous êtes mon confeseur philosophique. Enfin j'ai si bonne opignion de Vostre indulgence que je ne craind rien en vous confiant mes folies.

En voici un bon nombre, une épitre qui Vous fera suer vu la penne qu'elle m'a donnée, un petit conte asséz libre, qui Vous donera mauvaise idée de ma catolicité et encore plus de mes hérétiques ébats, et enfin cette ode à la quelle vous avéz touché et que j'ai eu la hardiesse de refondre.

Encore un coup souvenez vous monsieur que je ne vous envoye ces pièces que pour les soumetre à Vostre critique, et non pour mandier Vos sufrages. Je sens tout le ridiculle qu'il y auroit à moi de vouloir entrér en lice avec vous, et je comprens très bien que si quelque Panphlagonien s’étoit avisé d'envoyér des vers lateins à Virgille pour le défier au combat, que Virgille aulieu de lui répondre n'aurois pu mieux faire que de conseillér à ses parans de l'enfermérau petit Masons, en cas qu'il y en ut en Pamphlagonie. Enfin je ne Vous demande que de la critique, et une sévérité inflexible.

Je suis àprésens dans l'atante de Vos lettres, je m'en promets tout les jours de poste, vers l'heure qu'elle arrive tout mes domestiques sont en campagnie pour m'aportér mon paquet, bientôt l'impacience me prand moi même, je cours à la fenêtre, et bientôt fatigué de ne rien voir venir je me remets à mes ocupations ordinaires. Si j'atans du bruit dans L'antichambre m'y voilà, Hé bien qu'esse? qu'on me donne mes lettres? poins de nouvelle? Mon imagination devance de beaucoup le courier. Enfein après que ce train a continué pendant quelques heures voilà mes lettres qui arivent, moi à les décacheter, je cherche Vostre écriture (souvents vainement) et lors que je l'apersois allors mon empresement m'empêche d'ouvrir le cachet, je lis mais si vite que je suis obligé d'en revenir quelquefois jusqu’à la troisième lecture avans que mes esprits calmets me permetent de comprandre ce que j'ai lu, et il arive même que je n'i réusis que le landemain.

Les homes font entrer un concours de certenes idées dans la composition de cet être qu'ils noment le bonheur. S'ils ne posèdent qu'imparfaitement, ou que quelques parties de cet estre idéal, ils éclatent en pleintes amères et souvent en reproches contre L'injustice du Ciel qui leur refuse ce que leur imagination leur adjuge si libéralement. C'est un sentimens qui se manifeste en moi. Vos lettres me causent tant de plaisir quand j'en resois que je puis les rangér à juste titre sous ce qui contribue à mon bonheur. Vous jugeréz fasilement de là, que n'en point resevoir doit estre un malheur et qu'en ce cas c'est Vous seul qui le causéz. Je m'en prends quelque fois à Dubreuil Tronchein, quelques fois à la distance des lieux, et souvent même j'ause en acusér jusqu’à Emilie. Mais ne craignéz pas que je veuille vous être à charge et que malgré le plaisir que je trouve à m'entretenir avec Vous mon importune amityé veuille vous contraindre. Bien loin de là je connois trop le prix de la liberté pour la vouloir ravir ou la limitér à des personnes qui me sont chères. Je ne Vous demande que quelques signies de vie, quelques marques de souvenir, un peu d'amityé, beaucoup de sinsérité et une ferme persuasion de la parfaite estime avec la quelle je suis

Monsieur

Vostre très affectionné ami

Federic