1772-03-06, de Jean Le Rond d'Alembert à Voltaire [François Marie Arouet].

Il y a un siècle, mon cher maitre, que je ne vous ai rien dit.
Je vous sais fort occupé, & je respecte votre temps, à condition que vous vous souviendrez toujours que vous avez en moi l’admirateur le plus constant, et l’ami le plus dévoué.

Vous ignorez peut être qu’on polisson nommé Clement, va de porte en porte lisant une mauvaise satyre contre vous. Je ne l’ai point lue, quoi qu’on assure qu’elle est imprimée; on dit, et je le crois de reste, qu’elle ne vaut la peine ni d’être imprimée ni d’être lue; on ajoute que la pluspart de vos amis y sont maltraités, mais on ajoute encore, et on assure même, que le grand prôneur de la pièce, le grand protecteur de l’auteur, est mr l’abbé de Mably, qui mène mr Clement sur le poing de porte en porte, et qui le présente à toutes ses connoissances. Ce mr l’abbé de Mably est frère de l’abbé de Condillac, dont il n’a sûrement pas pris les conseils en cette occasion. La haine que ce protecteur de Clement affiche contre les Philosophes est d’autant plus étrange, qu’assurément personne n’a plus affiché que lui et dans ses discours et dans ses ouvrages les maximes anti-religieuses, & anti-despotiques qu’on reproche à tort ou à droit, à la pluspart de ceux que Clement attaque dans sa rapsodie. Voilà, mon cher confrère, ce qu’il est bon que vous sachiez; car enfin il est bon de ne pas ignorer à qui l’on a affaire.

Je n’ajouterai rien à ce détail, sinon que la littérature est dans un état pire que jamais, que je deviens presque imbécille de découragement et de tristesse, mais que cet imbécille vous aimera et vous admirera toujours.

Je vous dois des remerciemens des deux exemplaires du 8e volume de l’Encyclopédie que j’ai reçus, pour moi & pour mlle de Lespinasse. Elle n’a pas le 6e et le 7e qui précèdent, & que vous m’avez envoyés pour moi dans le temps. Je les ai pris de votre part chez l’Enchanteur Merlin, et je lui ai donné une reconnoissance pour que l’Imprimeur Genevois lui en tienne compte en votre nom. J’ai pris aussi le 9e et le 10e vol. des nouveaux mélanges pour moi, dont je lui ai de même donné une reconnoissance en votre nom. Adieu, mon cher ami, je vous embrasse, & vous recommande les polissons, & leurs protecteurs. Mes respects à madame Denis.