à Ferney en Bourgogne par Geneve 15 may [1765]
J'avais résolu dans ma timide profanerie de ne point écrire à monseigneur l'archevêque, mais j'aprends que votre éminence fait autant de bien que je luy ay connu d'esprit et de grâces.
Omnis Aristippum decuit color et status et res. C'est votre bienfaisance qui m'enhardit. Je m'adresse à vous dans votre département qui est celuy de secourir les malheureux.
Il y a une famille bien plus infortunée que celle des Calas et qui doit comme les Calas ses malheurs à l'horrible fanatisme du peuple qui séduit quelque fois jusqu'aux magistrats. Mais pour ne pas fatiguer votre Eminence par de longs détails je prends le parti de luy envoier une lettre que j'écrivis il y a quelques mois à un de mes amis, et qu'on rendit publique. On est prest de demander au conseil dont vous êtes, une évocation, mais nos avocats ont besoin de la copie de l'arrest de Toulouse qui confirme la sentence du premier juge. Cet arrest est du cinq may 1764. Vous pouriez aisément charger sans vous comprometre, quelque homme de confiance de procurer cette copie. Je vous conjure de m'acorder cette grâce si elle est en votre pouvoir. Vous tirerez une famille de très honnêtes gens de l'état le plus cruel où l'on puisse être réduit. Il y a bien des malheureux dans ce meilleur des mondes possibles mais il n'y en a point qui méritent plus votre compassion. Vous rendrez service au genre humain en servant à déraciner le fanatisme fatal qui change les hommes en tigres.
Ces deux exemples des Calas et des Sirven seront une grande époque. Accordez nous je vous en supplie, toutte votre protection dans cette affaire qui intéresse l'humanité. Je ne sçais si vous êtes lié avec M. l'archévêque de Toulouse que je n'ay pas l'honneur de connaitre. Mais il me semble que votre Eminence est à portée de l'engager à nous obtenir cette copie que nous demandons. Il est bien étrange que l'on puisse refuser la communication d'un arrest. Une telle jurisprudence est monstrueuse; et j'ose le dire, punissable. De bonne foy soufririez vous de pareils abus si vous étiez dans le ministère? Enfin je m'en remets à votre sagesse et à votre bonté.
Vous devez avoir quelque avocat à Toulouse chargé des affaires de votre archevéché. Il me parait bien aisé de faire retirer cette pièce par cet avocat. Au nom de dieu prenez cette bonne œuvre à cœur. Je vous aimerai autant qu'on vous aime dans votre diocèse.
Je me flatte que vous jouissez d'une bonne santé, ainsi je n'ay rien à vous souhaiter.
J'écris aujourduy de ma main. Une bonne femme m'a presque guéri de mes fluxions qui m'ôtaient l'usage de la vue. Les femmes sont toujours bonnes à quelque chose. Ainsi donc ma main vous assure que mon cœur est pénétré pour votre éminence d'attachement et de respect.
V.