18e 8bre 1760 aux Délices
Je prends la liberté madame de faire passer par vos mains ma réponse à mademoiselle Clairon; et je vous supplie instament de vous joindre à moy pour empêcher l'avilissement le plus odieux qui puisse déshonorer la scène française et achever notre décadence.
Que Mr Dargental et tous ses amis employent leur crédit pour sauver la France de cet opprobre.
J'ay encor une grâce à vous demander qui ne regarde que moy, c'est de dissiper mes continuelles allarmes sur L'impression dont on me menace. Il y a certainement dans Paris des exemplaires de Tancrede conformes à la leçon des comédiens. Il est certain que pour peu qu'on attende la pièce paraitra dans toutte sa misère, pendant que je passe le jour et la nuit à la corriger d'un bout à l'autre, à la rendre moins indigne de vous et du public. Vous en recevrez incessamment une nouvelle copie, et je pense qu'il sera convenable de touttes façons de la reprendre vers la saint Martin. On sera obligé de transcrire de nouvau tous les rôles. Il n'y en a pas un seul où je n'aye fait des changements. Si ces changements valent quelque chose, c'est à vous que j'en suis redevable, c'est à votre goust, à l'intérest que vous avez pris à l'ouvrage, à vos réflexions aussi solides que fines. Si je me suis un peu récrié contre quelques vers qu'on a été forcé de substituer à la hâte, si ces vers m'ont paru défectueux, c'est l'amour de l'art et non l'amour propre qui s'est révolté en moy. Je n'ay pas senti avec moins de reconnaissance la nécessité de plusieurs changements, je n'en ai pas moins approuvé vos remarques, et plusieurs vers mis à la place des miens. Mr Dargental sera t'il encor longtemps à la campagne? Il me parait qu'en son absense vous commandez l'armée avec bien du succez. Je me flatte que vos trouppes préviendront les irruptions des houzards libraires. Quand jouera t'on la belle pénitente? Mademoiselle Clairon est elle cette pénitente? Elle seule peut faire réussir cette détestable pièce anglaise mais je me flatte que l'auteur qui s'abaisse à chercher des modèles chez les barbares se sera fort éloigné de son modèle. Si notre scène devient anglaise, nous sommes bien avilis. Nous ne sommes déjà que les traducteurs de leurs romans. N'avons nous pas déjà baissé assez pavillon devant l'Angleterre? C'est peu d'être vaincus, faut il encor être copistes? O pauvre nation! Madame le cœur me saigne, mais il est à vous.
V.