à Monrion 20 janvier 1757
Mon cher ange, je sens tout le prix de votre souvenir dans un temps où vous êtes si consterné de l'horrible aventure et si occupé à remplir le vide immense laissé dans le parlement.
Votre assiduité à des devoirs nouveaux dont vous êtes dispensé est un mérite dont le parlement, le public et la cour doivent vous tenir compte. Je me flatte pour l'honneur de la nation et du siècle, et pour le mien qui ai tant célébré cette nation et ce siècle, qu'on ne trouvera nulle ombre de complicité, nulle apparence de complot dans l'attentat aussi abominable qu'absurde de ce polisson d'assassin, de ce misérable bâtard de Ravaillac. J'espère qu'on n'y trouvera que l'excès de la démence. Il est vrai que cette démence aura été inspirée par quelques discours fanatiques de la canaille. C'est un chien mordu par quelques chiens de la rue qui sera devenu enragé. Il paraît que le monstre n'avait pas un dessein bien arrêté puisqu'après tout on ne tue point des rois avec un canif à tailler des plumes. Mais pourquoi le scélérat avait il trente louis dans sa poche? Ravaillac et Jacques Clément n'avaient pas un sou. Je n'ose importuner votre amitié sur les détails de cet éxécrable attentat. Mais comment me justifierai je d'avoir tant assuré que ces horreurs n'arriveraient plus, que le temps du fanatisme était passé, que la raison et la douceur des mœurs régnaient en France? Je voudrais que dans quelque temps on rejouât Mahomet. Je n'ose vous parler à présent de cette histoire générale ou plutôt de cette peinture des misères humaines, de ce tableau des horreurs de dix siècles. Mais si vous avez le loisir de recueillir les opinions de ceux qui auront eu le courage d'en lire quelque chose vous me rendrez un vrai service de m'apprendre ce qu'on en pense et ce que je dois corriger en général, car c'est toujours à me corriger que je m'étudie. Que fais je autre chose avec l'ancienne Zulime? Le travail a fait toujours ma consolation. Le rabot et la lime sont toujours mes instruments. Est il vrai que m. de Ste Palaye succédera à Fontenelle dans l'académie? Je lui souhaite sa place et sa longue vie. Adieu mon cher et respectable ami. Mille tendres respects à tous les anges. Les deux Suisses vous embrassent.
V.