1754-05-11, de Louisa Dorothea von Meiningen, duchess of Saxe-Gotha à Voltaire [François Marie Arouet].

Je Vous avoue mon cher et digne Ami que je ne suis pas extrêmement contente du discour de Vos deux soit disant oracles: il ne rendent pas à beaucoup près justice au favoris des Muses: Pour la Fortune et sa manière d'agir je n'en suis pas autrement surprise: elle est aveugle, elle est bisare, elle est quinteuse; elle fuit qui la cherche et se jette à la tête de qui ne la mérite pas; mais pour la nature elle doit être vraye, ingénue et simple dans ses parolles et dans ses actions; je suis néanmoins charmée de voir que ces deux Dames malgré leur injuste raisonement me laissent quelque lueur d'espérance, de Vous revoir après Votre retour de Plombiere: j'ose Vous assurer Monsieur que j'aspire à cet avantage avec bien de l'empressement; il faut pourtant que je Vous avertisse Monsieur pour que Vous puissiéz prendre Vos mesures là dessus; car je compte que c'est Votre sérieu et tout de bon, que Vous vouléz me procurer le plaisir charment de Vous voir: que nous somes obligés, de faire vers la mi d'Août un petit voyage à Altenbourg pour y tenir Diète: cette absence d'ici durera environ quatre ou cinq semaines; il dépend et dépendra ainsi de Vous de venir ou avant, ou après cette excursion, nous honorer de Votre chère présence: elle nous sera toujours infiniment agréable et flateuse: c'est surquoi Vous pouvéz compter Monsieur, aussi bien que sur le payement des frais de Votre voyage; je souhaite en attendant et très ardament que les eaux de Plombiere fassent tout le bien que Vous pouréz désirer.

Mon portrait partira d'ici en huit jours: les ouvriers d'ici sont des lenterneurs qui seroient capables d'impatianter un Zenon: ce n'est assurément pas ma faute; j'ai tout fait pour les mettre en mouvement: mais point de nouvelle; ne Vous attendéz à rien de bon: tout cela me paroit come l'acouchement de la Montagne;

J'avais entendus parler les gazettes de ce nouveau phénomène dont Vous me parléz: mais j'en ignore toute particularité.

La grande Maitresse des coeurs n'est pas bien du tout: elle fait trembler ma tendresse: sa fille a eue ces jours ci la rougeole et s'en est très bien tirée; mais pour la pauvre Mère elle souffre infiniment, et moi par contre coup: je conviens avec Vous qu'elle a tort de ne point vouloir accepter l'épitète que Vous lui donéz: mais elle est trop modeste, pour ne pas dire injuste, voilà le seul défaut que je lui conois; seroit il possible qu'un grand mérite pût ignorer sa vraye valeur? Persone mieu que Vous Monsieur peut et doit résoudre cette question: je Vous la done: répondéz y catégoriquement et franchement: je l'attens de Votre amitié, et suis de tout mon coeur et avec toute la considération imaginable

Monsieur

Votre très affectionée amie est servante

Louise Dorothee DdS