1753-04-14, de — La Fontaine à Voltaire [François Marie Arouet].

J'ai reçu dans son tems, Monsieur, Votre billet du 3.
Mars avec le Mémoire pour son Altesse Royale, qui y étoit joint. Mon Nom ne vous laissera aucun doute sur le zèle avec le quel j'ai poursuivi la réparation de la Calomnie atroce, qu'ont lancée contre Vous un Auteur détestable et son Libraire. J'ai fait faire à Mr Koenig, que Vous m'indiquez pour associé à cette bonne Action toutes sortes d'avances. Il m'a évité avec autant de soin que je l'ai cherché. Vous en pénétrez les raisons, ou il sera aisé de vous les expliquer en deux mots, si vous venez ici. J'ai fait présenter ce que S: A: R: en pensoit; Je l'ai trouvée prévenuë par Mr de Maupertuis, je dis par lui, en non pas en sa faveur, mais il avoit gagné en prenant d'avance une promesse de rester neutre dans le différent où vous avez été si indignement envelopé.

Vous savez qu'on ne connoit point ici une certaine Justice prompte comme en France depuis un siècle, funeste par ses conséquences, mais utile dans mil cas particulier; il auroit donc falu intenter procès au Libraire devant la Cour de Justice, où la licence de la presse est favorisée comme une branche de finance pour l'Etat.

Je me suis donc malgré l'humiliation de la démarche adressé au Libraire même, que j'ai trouvé déjà instruit de Votre juste ressentiment, par Mr de Koenig sans doute au quel vous vous étiez addressé, ne comptant plus apparement sur moi. J'ai trouvé cet homme fier du silence de la Princesse, et de l'impunité qu'il espéroit de la Justice réglée. Aprés bien des pas, je l'ai amené à vous faire la très mince réparation, que vous trouverez au bas de la feuille que je joins ici. Sa Lettre que je vous envoie aussi promettoit d'ajouter ce que je souhaiterois qui le fût. Quand je lui ai proposé quelque addition il a tout rejetté, et j'ai été obligé de m'en tenir là. Je ne sais si vous serez content de ma Négociation. Au moins devez Vous l'être du zèle avec lequel je l'ai suivie. Mon admiration pour Vous, vous est connuë, et la Vénération pour vos ouvrages a produit un Attachement vif pour la personne de l'Auteur.

Vous avez ici un zélé serviteur, c'est le sieur Dormond, comédien dans la Troupe de cette Ville. La Nature est contre lui; mais il est intelligent, et trés Laborieux. Je ne sais ce qui l'a précipité dans cet état, on dit qu'il étoit destiné à toute autre chose.

On dit que Vous avez composé sous les yeux du grand Roi, que Vous quittés un Testament politique du C: Alberoni. La préface démentiroit ce bruit. L'Ouvrage au reste à quelques égards n'est indigne de l'un ni de l'autre.

de la Fontaine petit fils de Jean Secrétaire d'Ambassade de France