à Berlin 1er sept. [1750]
Ne m'écrivez jamais mon divin ange une lettre aussi cruelle que celle du 20 d'aoust.
Vous me rendriez malade de chagrin, vous feriez mon malheur pour ma vie. Je vous écrivis, je vous rendis compte de tout à peu près dans le temps que j'écrivis à ma nièce, mais dans le tumulte de tant de fêtes, dans un déplacement continuel il arrive trop aisément qu'on vient vous enlever au milieu d'une lettre commencée et prête à cacheter, on remet à la poste suivante, et il n'y a icy que deux postes par semaine. Souvent même les lettres d'une poste attendent à Vezel celles de l'autre, afin de faire un paquet plus fort. Ainsi il ne faut pas s'étonner de recevoir des nouvelles tantôt de dix jours, tantôt de vingt. Vous devez àprésent être au fait, vous devez savoir tout ce que j'ay mandé à ma nièce pour vous, comme vous aurez eu la bonté de luy communiquer ce que je vous ay écrit pour elle. Vous m'accusez de faiblesse, comptez qu'il a fallu une étrange force pour me résoudre à achever mes jours loin de vous, et que j'ay été plus longtemps que vous ne pensez à me déterminer. Il n'y a pas d'aparence qu'après la lettre du roy de Prusse que vous avez vue, je puisse jamais me repentir de m'être arraché à vous et à vos amis. Il est vray que je n'auray pas baucoup d'autres regrets à dévorer. L'égarement et le goust détestable où le public semble plongé aujourduy ne doit pas avoir pour moy de grands charmes. Vous savez d'ailleurs tout ce que j'ay essuié. Je trouve un port après trente ans d'orages. Je trouve la protection d'un roy, la conversation d'un philosophe, les agréments d'un homme aimable, tout cela réuni dans un homme qui veut depuis seize ans me consoler de mes malheurs, et me mettre à l'abry de mes ennemis. Tout est à craindre pour moydans Paris tant quejevivray malgré les protections que j'y ay, malgré mes places et la bonté même du roy. Icy je suis sûr d'un sort à jamais tranquille. Si on peut répondre de quelque chose, c'est du caractère du roy de Prusse. J'avois été autrefois fort fâché contre luy au sujet d'un officier françois condamné cruellement par son père, et dont j'avois demandé la grâce. Je ne savois pas que cette grâce avoit été acordée. Le roy de Prusse fait de très belles actions sans en avertir son monde. Il vient d'envoyer cinquante mille francs dans une petite cassette fort jolie à une vieille dame de la cour que son père avoit condannée à l'amende autrefois d'une manière tout à fait turque. On reparla il y a quelque temps de cette ancienne injustice despotique du feu roy. Il ne voulut ny flétrir la mémoire de son père ny laisser subsister le tort. Il choisit exprès une terre de cette dame pour y donner ce beau spectacle d'un combat de dixmille hommes, espèce de spectacle digne du vainqueur de l'Autriche. Il prétendit que pendant la pièce, on avoit coupé une haye dans la terre de la dame en question. On ne luy avoit pas abatu une branche, mais il s'obstina à dire qu'il y avoit eu du dégast, et envoya les cinquante mille francs pour le réparer. Mon cher et respectable amy comment sont donc faits les grands hommes si celui là n'en est pas un? Je ne vous en regrette pas moins, je ne suis pas moins affligé. Je ne viendray en France que pour vous y voir. Mon coeur ne donnera jamais la préférence au roy de Prusse, et si je suis obligé de vivre davantage auprès de luy, vous serez toujours les premiers dans mon souvenir. Il part pour la Silésie, je resteray chez lui pendant son absence pour quelques arrangemens littéraires.
Je ne sçai plus quand je contenteray ma fantaisie de voir Venize, Herculeanum, st Pierre, et le pape. Mais si je vais voir ces raretez ce sera en postillon. Rien n'est meilleur pour la santé. Je vous jure que vous acourcirez mon voiage. Ecrivez moy je vous en prie à Berlin jusqu'à ce que je vous informe de mon départ. Je vous ay déjà mandé que je n'avois icy ny Zulime, ny Adélaïde, mais j'ay Aurélie. Le roy de Prusse est de votre avis, il trouve que Rome sauvée est ce que j'ay fait de plus fort. Ce seroit une raison pour faire tomber à Paris cette pièce, et pour faire dire à la cour que cela n'aproche pas de la belle pièce de Catilina imprimée au Louvre. Mille tendres respects à madame Dargental, à votre famille, à vos amis. Soit que je voye Rome ou non, je vous embrasserai sûrement cet hiver avant de repartir pour Berlin. Donnez moy je vous en conjure des nouvelles de la santé de madame Dargental. Adieu, encore une fois. Quand je vous parleray, vous me direz que j'ay raison.
A propos vous me reprochez de faire avec joye des portraits flatteurs à ma nièce. Voudriez vous que je la dégoûtasse, et que je me privasse de la consolation de vivre à Berlin avec elle, et d'y parler de vous? voudriez vous que je fusse insensible aux fêtes de Lucullus, et aux vertus de Marc Aurele?