1743-10-22, de Gabrielle Émilie Le Tonnelier de Breteuil, marquise Du Châtelet-Lomont à Charles Augustin Feriol, comte d'Argental.

Je n'ai reçu qu'hier 21 mon cher ami votre lettre du 12.
Le paquet qui la contenoit a couru toute la France auant de m'ariuer. Asurément j'aurois été bien fâchée de la perdre. Si quelque chose étoit capable d'adoucir les chagrins où le coeur a part ce seroit cette lettre charmante. Le mien est bien malheureux, ie ne reconois plus celui d'où dépend et mon mal et mon bien, ni dans ses lettres, ni dans ses démarches. Il est yure absolument. Ie sais enfin par l'enuoié de Prusse à la Haie qu'il est parti de Berlin le 13. Il doit paser par Brunswick car il est fou des couretes d'Allemagne, enfin il met 12 jours à reuenir de Berlin à la Haie, et il n'en a mis que 9 à y aller. Ie sens bien que 3 jours dans vne autre situation ne deuroient pas être reprochés, mais quand v͞s songerés qu'il a fait durer 5 mois une absence qui deuoit être au plus de six semaines, qu'il a resté 15 jours à Bareith sans le roi de Prusse, qu'il a pasé à son retour 15 jours de plus à Berlin, qu'il a été 3 semaines entières sans m'escrire, et que depuis 2 mois j'aprens ses desseins et ses marches par les ambasadeurs et par les gazetes, v͞s sentirés aisément combien ie suis à plaindre. Tout ce que i'ay Eprouué depuis vn mois détacheroit peutêtre toute autre que moi, mais s'il peut me rendre malheureuse, il ne peut diminuer ma sensibilité et ie sens que ie ne serai jamais raisonable. Ie ne le voudrois pas même quand il ne tiendroit qu'à moi, et malgré tout ce que ie soufre, ie suis bien persuadée que celui qui aime le mieux est encore le plus heureux.

Ie v͞s demande en grâce d'escrire à votre ami, votre lettre lui fera sûrement vne grande impression, et sans elle il ne croira peutêtre jamais l'état où il m'a mis. Son coeur a bien à réparer auec moi s'il est encore digne du mien. Ie suis sans doutte bien à plaindre d'auoir besoin de votre secours, mais ie v͞s aime tant que mon bonheur m'en sera encore plus cher s'il est possible. Si ie puis v͞s en deuoir le retour escriués lui à la Haie, vraisemblablement il y receura encore votre lettre, car il ne manquera pas de prétexte p͞r s'y arester, et il me semble qu'il n'en néglige aucun p͞r prolonger son absence, mais quand il ne la receuroit pas à la Haie on la lui renuera ici, et quelque part où il la reçoiue, elle lui fera sûrem͞t un grand effet. Mettés à votre lettre vne double enuelope, à m. le baron de Podeuils Enuoié de Prusse à la Haye, et vne première enuelope par desous à m. de Voltaire.

Ie ne v͞s nierai point que ma santé ne soit fort dérangé. Ie tousse continuellement, i'ay un mal afreux entre les 2 [?épaules] et i'ay aquis de plus vne douleur fixe au côté droit que [?je crois au] foye et qui ne me quitte point. Ie ne suis pas àprésent asés [?heureuse] p͞r Etre fort afectée de mon état, cependant ie v͞s auouë [que je] voudrois être à Paris. Ma fièure est cependant diminuée, et ce n'est presque plus rien, Vne autre que moi en seroit morte, et peutêtre seroit ce encore le meilleur. Ie v͞s auouë cependant que votre amitié m'attache à la vie. Dites bien ie v͞s suplie à m͞e Dargental combien ie suis sensible à l'intérest qu'elle a pris à ma situation. Ie voudrois bien la sauoir guérie, et contente. Dites aussi bien des choses p͞r moi à m. votre frère. I'espère v͞s reuoir au comencem͞t du mois prochain, mais v͞s saués de qui cela dépend. I'espère que mon voiage ne sera pas inutile à mes affaires, et qu'il m'en sauuera vn autre. Adieu mon cher ami, escriués moi encore une fois, et soiés bien sûr que votre amitié fait la consolation de ma vie.