1742-08-13, de Guillaume François Joly de Fleury à Claude Henri Feydeau, comte de Marville.

Vous jugez bien, monsieur, que je n'ai encore rien lu.
Mais sur ce que je viens d'apprendre, je crois qu'il faut défendre la pièce. Trois personnes de ma connaissance y ont été aujourd'hui. Voici ce qu'on m'a dit: ‘C'est l'énormité en fait d'infâmies, de scélératesse, d'irréligion et d'impiété: et c'est ce que disent ceux même qui n'ont pas de religion. Je suis étonné, disait l'un pendant la comédie, qu'on ne se lève pas pour faire finir la pièce; voilà de bonnes instructions, disait l'autre, pour un Ravaillac. Il faudrait mettre l'auteur, a dit un autre, à Bicêtre pour le reste de ses jours. Un homme sortant a trouvé son ami qui sortait: il lui a demandé ce qu'il en pensait; il a répondu: Je l'ai vue trois fois, c'est à dire la pièce; l'autre a répliqué, je ne te reverrai de ma vie d'avoir eu le courage de voir trois fois de pareilles horreurs. Tout le monde dit que pour avoir composé une pareille pièce, il faut être un scélérat à faire brûler. Voilà tout ce que l'on a dit: c'est une révolte universelle. On ne peut être plus parfaitement. etc.’

Je finis parce que je vais me coucher; on m'en a tant dit que j'en oublie la moitié: que vous poursuiviez les janséristes, et que vous laissiez tranquille un auteur scélérat, et que vous faites triompher l'irréligion et les crimes: que la pièce est mal jouée, parce qu'il n'y a point d'acteur qui puisse jouer une telle scélératesse: qu'il faut avoir une insolence à toute épreuve pour oser donner une telle pièce.

Ce soir on l'a annoncée, pour jeudi: ne faudrait il point demain à l'annonce, en annoncer une autre?