1777-09-10, de Count Andrei Petrovich Shuvalov à Voltaire [François Marie Arouet].

Monsieur,

Mon cousin, ou mon oncle à la mode de Brétagne, mr le général Chouwalow, qui retourne dans notre pays au moment que j'en sors, et que j'ai vu un instant ici, m'a dit, monsieur, que vous daignez vous souvenir de moi et me conserver l'honneur de votre amitié.
Permettez que je vous en témoigne ma très vive reconnaissance. Je suis votre admirateur et du moins votre disciple pour les sentiments. C'est à vous que je dois et mon amour pour les lettres, et cette philosophie qui peut seule nous rendre heureux, en purgeant l'âme de préjugés dont on l'entache dès l'enfance. Si j'ai quelque goût c'est la lecture assidue de vos excellents ouvrages qui me l'a inculqué. Enfin, je n'oublierai jamais les politesses et les bontés que vous m'avez témoignées à Ferney il y a treize ans. Je vous suis attaché par tous les liens. Je vais maintenant à Paris où je compte être dans six semaines au plus tard. Je ne serai pas content que je ne vous aie présenté mes hommages, ce que j'espère exécuter le printemps prochain, si vous voulez bien me le permettre. Mes plus beaux jours, monsieur, ont été ceux que j'ai passés dans votre château.

Depuis près de trois mois que j'ai quitté la Russie, j'ignore absolument ce qui se passe dans l'empire littéraire. Mes correspondances de Paris sont interrompues; je ne vois plus de journaux; en un mot, je ne sais rien. La seule nouvelle qu'on m'a débitée ici à Berlin, et que je crois une calomnie atroce, m'a pénétré de douleur. Elle concerne quelqu'un que vous honorez de votre amitié et avec lequel je suis très lié: c'est de mr de la Harpe dont il s'agit. On prétend que mr Dorat s'est cruellement vengé de lui et que même il lui a fait signer un billet extraordinaire. Vous ne sauriez vous imaginer, monsieur, combien ce bruit est ici général, avec quelle complaisance des littérateurs médiocres (car je n'en connais point d'autres dans ces remparts) le répètent et combien tout cela fait de tort à mr de la Harpe. J'ai pris son parti hautement; j'ai dit que cette abominable histoire est un réchauffé de ce qu'un grand monarque a, dit on, fait avec un gazetier qu'il a fait maltraiter et dont il a pris un reçu. Cependant cette calomnie va infecter toute l'Europe. J'en pleure de colère. Voilà, monsieur, les armes lâches avec lesquelles on se venge aujourd'hui du mérite. Ne pouvant lui nuire on sème des bruits affreux; l'envie, désespérée de ne pouvoir rabaisser le talent, cherche à couvrir d'opprobre la personne. Voilà à quoi nous en sommes réduits vers la fin du 18me siècle; et l'on tolère ces turpitudes incroyables et qui ne peuvent être imaginées que par la plus vile canaille, à laquelle le dernier de vos paysans ne donnerait pas le couvert. Je tremble que ces calomnies ne nuisent à mr de la Harpe dans l'esprit de quelques protecteurs augustes. On n'a pas le temps d'approfondir, et souvent une impression défavorable ne s'efface pas. Je suis loin de croire que mr Dorat ait fait courir ce bruit infâme; ce sont les derniers des écrivailleurs, c'est la tourbe de la basse littérature qui l'aura imaginé et semé.

Vous savez, monsieur, que je ne connais point personnellement mr de la Harpe. J'ai été frappé de son mérite que vous avez daigné former et qu'on ne se lasse pas de persécuter. La juste admiration qu'il manifeste à votre égard a porté la rage de ses ennemis jusqu'à la démence. Tant d'oppression d'un côté et tant de talents de l'autre m'ont étonné. J'ai été touché de son sort et indigné de tant d'acharnement; dès ce moment j'ai été au devant de lui; nous nous sommes liés par lettres. Ces ouvrages portent l'empreinte d'une belle âme, je lui ai donné des marques de mon estime. J'ai imprimé ce que je pensais de lui. Il faut avoir le courage de louer ce qui est louable, dût on se mettre tout le monde à dos. Heureusement, mr de la Harpe a votre amitié et celle du petit nombre des bons esprits qui sont en France et même ailleurs. Voilà ce qui le soutient sans doute au milieu de ses dégoûts accumulés. Si les Barmécides ou Menzikow réussit, on dira qu'il a assassiné quelqu'un. Je ne désespère de rien.

Faites mois la grâce, monsieur, de me dire un mot, de m'éclaicir du moins l'altercation que notre ami a pu avoir avec Dorat. Daignez m'écrire à la poste restante à Strasbourg, où je serai dans un mois, et où des affaires particulières me retiendront quinze jours. Permettez même que j'envoie les extraits de votre lettre à Berlin. Votre destin, monsieur, est de nous donner des ouvrages admirables et de punir la calomnie; vous rendrez un service essentiel à mr de la Harpe. J'ai l'honneur d'être avec un attachement respectueux, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

le comte de Chouwalow

P. S. Je n'écris point sur cet objet à mr de la Harpe. Je le ferais peut-être mourir de chagrin. Puisse-t-il apprendre l'insulte en apprenant qu'elle est punie par la plume la plus éloquente de son siècle.

P. S. On conte cette abominable histoire avec des détails affreux. C'est ainsi qu'on outrage un académicien, un homme qui a l'honneur d'être votre confrère à la première académie du royaume; des gens du monde et de marque en parlent déjà, ainsi que les gens en us dont la Germanie, abonde. Pardonnez mes ratures: la poste part dans un moment; je n'ai pas le temps de récrire.