1766-04-01, de Voltaire [François Marie Arouet] à Étienne Noël Damilaville.

Le philosophe sans le savoir mon cher ami n'est pas à la vérité une pièce faite pour être relue, mais bien pour être rejouée.
Jamais pièce, à mon gré, n'a dû favoriser d'avantage le jeu des acteurs, et il faut que l'auteur ait une parfaite connaissance de ce qui doit plaire sur la théâtre, mais on ne relit que les ouvrages remplis de belles tirades, de sentences ingénieuses et vraies, en un mot que des choses éloquentes et intéressantes.

Je crois que nous ne nous entendons pas sur l'article du peuple que vous croyez digne d'être instruit. J'entends par peuple la populace qui n'a que ses bras pour vivre. Je doute que cet ordre de citoyens ait jamais le temps ou la capacité de s'instruire, ils mourraient de faim avant de devenir philosophes, il me paraît essentiel qu'il y ait des gueux ignorants. Si vous faisiez valoir comme moi une terre, et si vous aviez des charrues vous seriez bien de mon avis, ce n'es pas le manœuvre qu'il faut instruire, c'est le bon bourgeois, c'est l'habitant des villes, cette entreprise est assez forte et assez grande. Il est vrai que Confucius a dit qu'il avait connu des gens incapables de sciences, mais aucun incapable de vertu; aussi doit on prêcher la vertu au plus bas peuple; mais il ne doit pas perdre son temps à examiner qui avait raison de Nestorius ou de Cirille, d'Eusèbe ou d'Athanase, de Jansenius, ou de Molina, de Zwingle ou d'Oecolampade, et plût à dieu qu'il n'y eût jamais eu de bon bourgeois infatué de ces disputes, nous n'aurions jamais eu de guerre de religion, nous n'aurions jamais eu de st Barthelemy, toutes les querelles de cette espèce ont commencé par des gens oisifs et qui étaient à leur aise; quand la populace se mêle de raisonner, tout est perdu. Je suis de l'avis de ceux qui veulent faire de bons laboureurs des enfants trouvés, au lieu d'en faire des théologiens; au reste il faudrait un livre pour approfondir cette question, et j'ai à peine le temps mon cher ami de vous écrire une petite lettre.

Je vous prie de vouloir bien me faire un plaisir, c'est d'envoyer l'édition complète de Cramer à mr de la Harpe; ce n'est pas qu'assurément je prétende lui donner des modèles de tragédies; mais je suis bien aise de lui montrer quelques petites attentions dans son malheur en cas que je ne lui aie pas déjà fait ce présent, car il me vient un scrupule en vous écrivant; gardez donc l'exemplaire, mon cher ami, jusqu'à ce que je sois instruit, s'il en a eu de ma part.

Je suis beaucoup plus inquiet du mémoire pour les Sirven, je vous supplie de m'en dire des nouvelles. Je vais faire retirer les lettres pour mr D'Alembert qui probablement ne pouront partir que vendredi prochain 4 avril. J'ai été si malade que je n'ai pu vous écrire la poste dernière.

Je n'ai point reçu le panégyrique fait par mr Thomas. Sûrement on fait examiner secrètement le dictionnaire des sciences, puisqu'il n'est pas encore délivré aux souscripteurs. Mais qui sont les examinateurs en état d'en rendre un compte fidèle? Faudrait il qu'un scrupule mal fondé ou la malignité d'un pédant fît perdre aux souscripteurs leur argent, et aux libraires leurs avances. J'aimerais autant refuser le paiement d'une lettre de change, sous prétexte qu'on en pourrait abuser.

J'attends toujours quelque chose de Fréret. On dit que ma nièce de Florian passera son temps bien agréablement à Hornoy, vous irez la voir, elle est bien heureuse. Adieu mon très cher ami.

Je vous prie de me dire s'il y a eu en effet une troisième remontrance du parlement de Paris sur les affaires du parlement de Bretagne; je ne le crois pas, cela serait bien peu convenable.