à Potsdam 20 mars 1751
Me voici rencloîtré dans notre couvent moitié militaire moitié littéraire.
Le mois de mars l'air et l'eau de ce pays-ci ne sont pas trop favorables à un convalescent. Je n'espère que dans le régime. J'ai repris mon petit train de vie, et je suis entre Louis XIV et Frédéric. Je ferais bien mieux de corriger assidûment mes ouvrages que de corriger ceux d'un roi. C'est être dans le cas de l'abbé de Viliers qui avait fait un livre intitulé Réflections sur les défauts d'autrui.Il alla au sermon d'un capucin; le moine dit en nasillant à son auditoire, Mes chers frères, j'avais dessein aujourd'hui de vous parler de l'enfer; mais j'ai vu afficher à la porte de l'église, Réflections sur les défauts d'autrui. Eh mon ami que n'en fais tu sur les tiens! Je vous parlerai donc de l'orgueil. Envoyez moi ma chère enfant cette édition de Paris sitôt qu'elle sera achevée. Pour celle de Rouen je ne veux pas seulement en entendre parler. Voilà trop de bâtards. Je voudrais déshériter toute cette famille là. Ne croyez pas que je sois plus content de la famille des autres. On ne m'envoie de Paris que de plates niaiseries. Le bon n'a jamais été si rare. Il faut qu'il le soit, sans quoi il ne serait plus bon. Que de mauvais livres faits par des gens d'esprit! Tout le monde a de l'esprit aujourd'hui mon enfant parce que le siècle passé a été le précepteur du nôtre, mais le génie est un don de dieu, c'est la grâce, c'est le partage du très petit nombre des élus. Ne laissez pourtant pas de m'envoyer les rapsodies du jour, elles amusent parce qu'elles sont nouvelles. Cela est honteux. Quelle pitié de quitter Virgile et Racine pour les feuilles volantes de nos jours! Don Quichotte fit une infidélité d'un moment à Dulcinée pour Maritorne. Adieu, adieu, quand je songe aux infidélités, je suis si honteux que je me tais.