Berlin 7 décemb. 1749
Votre cardinal Quirini est bien digne du temps des spectres et des sortilèges. Vous connaissez votre monde et c'était bien s'adresser de lui dire que tout catholique étant obligé de croire aux miracles, le parterre se trouvait en conscience obligé de trembler devant l'ombre de Ninus. Je vous réponds que le bibliothécaire de sa sainteté approuvera fort cette doctrine orthodoxe. Pour moi qui ne suis qu'un maudit hérétique vous me permettrez d'être d'un sentiment différent et de vous dire ingénument ce que je pense de votre tragédie. Quelque détour que vous preniez pour cacher les nœuds de Semiramis ce n'en est pas moins l'ombre de Ninus. C'est cette ombre qui inspire des remords dévorants à sa veuve parricide. C'est l'ombre qui permet galamment à sa veuve de convoler aux secondes noces. L'ombre fait entendre du fond de son tombeau une voix gémissante à son fils. Il fait mieux, il vient en personne effrayer le conseil de la reine et atterrer la ville de Babylone. Il arme enfin son fils du poignard dont Ninias assassine sa mère. Il est si vrai que défunt Ninus fait le nœud de votre tragédie, que sans les rêves et les apparitions différentes de cette âme errante la pièce ne pourrait pas se jouer. Si j'avais un rôle à choisir dans cette tragédie je prendrais celui du revenant. Il y fait tout. Voilà ce que vous dit la critique. L'admiration ajoute avec la même sincérité que les caractères sont soutenus à merveille, que la vérité parle par vos acteurs, que l'enchaînure des scènes est faite avec un grand art. Semiramis inspire une terreur mêlée de pitié. Le féroce et artificieux Assur mis en opposition avec le généreux et fier Ninias forme un contraste admirable. On déteste le premier aussi ne lui arrive-t-il aucune catastrophe dans l'action, parce qu'elle n'aurait produit aucun effet. On s'intéresse à Ninias mais on est étonné de la façon dont il tue sa mère. C'est le moment où il faut se faire la plus forte illusion. On est un peu fâché contre Azema qu'elle porte des paquets et que ses quiproquo soient la cause de la catastrophe. Toute la pièce est versifiée avec force. Les vers me paraissent de la plus belle harmonie et dignes de l'auteur de la Henriade. J'aime mieux cependant lire cette tragédie que de la voir représenter parce que le spectre me paraîtrait risible et que cela serait contraire au devoir que je me suis proposé de remplir exactement, de pleurer à la tragédie et de rire à la comédie.
Vous dirai je encore un mot sur la tragédie? Les grandes passions me plaisent sur le théâtre. Je sens une satisfaction secrète lorsque l'auteur trouve moyen de remuer et de transporter mon âme par la force de son éloquence mais ma délicatesse souffre lorsque les passions héroïques sortent de la vraisemblance. Les machines sont trop outrées dans un spectacle raisonnable au lieu d'émouvoir elles deviennent puériles. S'il fallait opter j'aimerais mieux dans la tragédie moins d'élévation et plus de naturel.
Le sublime outré donne dans l'extravagance. Charles 12 a été le seul homme de tout ce siècle qui eût ce caractère théâtral, mais pour le bonheur du genre humain les Charles 12 sont rares. Il y a une Marianne de Tristan qui commence par ce vers:
Ce n'est pas certainement comme nous autres parlons, apparemment que c'est le langage des habitants de la lune. Ce que je dis des vers doit s'entendre également des actions. Pour qu'une tragédie me plaise il faut que les personnages ne montrent que les passions telles qu'elles sont dans des hommes vifs et dans des hommes vindicatifs. Il ne faut dépeindre les hommes ni comme des démons ni comme des anges, car ils ne sont ni l'un ni l'autre, mais puiser leurs traits dans la nature.
Pardon, mon cher Voltaire, de cette discussion. Je vous parle comme faisait la servante de Moliere. Je vous rends compte des impressions que les choses font sur mon âme ignorante.
J'ai trouvé dans le volume que je viens de recevoir l'éloge que vous faites des officiers qui ont péri dans cette guerre, ce qui est digne de vous, et j'ai été surpris que nous nous soyons rencontrés sans le savoir dans le choix du même sujet. Le regret que me causait la perte de quelques amis me firent naître l'idée de leur payer au moins après leur mort un faible tribut de reconnaissance et je composai ce petit ouvrage où le cœur eut plus de part que l'esprit, mais ce qu'il y a de singulier c'est que le mien est en vers et celui du poète en prose. Racine n'eut de sa vie de triomphe plus éclatant que lorsqu'il traitait le même sujet que Pradon. J'ai vu combien mon barbouillage était inférieur à votre éloge. Votre prose apprend à mes vers comme ils auraient dû s'énoncer.
Quoique je sois de tous les mortels celui qui importune le moins les dieux par mes prières la première que je leur addresserai sera conçue en ces termes:
Si les dieux daignent m'exaucer je vous verrai l'année qui vient à Sansouci et si vous êtes d'humeur de corriger de mauvais vers vous trouverez à qui parler. Adieu.
Federic
Dans ce moment je reçois Nanine.