Monsieur,
J'ai reçû par la dernière poste les deux Lettres que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire de Louvain le 30 Mai & de Bruxelles.
A la prémière étoit jointe l'Article sur la dissertation de Madame la Marquise du Chastelet, dont je vous remercie de tout mon cœur; j'en ornerai fort volontiers le premier journal que je commencerai, celui qui est sous la presse étant rempli & même augmenté de deux feuilles. Il faut avoüer que l'illustre dame qui donne d'aussi grandes preuves de sa capacité & de son génie, doit être regardée comme la merveille du siècle; je ne suis plus surpris de votre admiration pour une personne d'un mérite aussi rare.
Les Gazettes m'avoient appris, Monsieur, votre départ pour Bruxelles, & de plus elles ont retenti d'une Histoire Littéraire de la France sous le règne de Louïs XIV que vous faites, dit-on, imprimer, & dont le Marquis Dammy m'a assuré avoir vû une feuille entre les mains d'un de nos Libraires. Je n'ai rien crû de tous ces bruits, quoiqu'ils fussent capables de me faire quelque peine; & je suis fort tranquille après la promesse que vous m'avez faite. Mon cœur m'a répondu de la sincérité du vôtre, & je vois avec un sensible plaisir que j'ai eu raison de ne point m'allarmer mal à propos. Je ne sai si le Marquis Dammy a voulu me donner de l'inquiétude, étant fort lié avec certains Libraires de cette ville qui vous sont des moins affectionnez, & c'est pour moi une raison de m'en défier un peu. Il dit vous avoir écrit dans le mois dernier, & qu'il attend votre réponse. Je compte bien plus sur Mr. Tronchin, qui s'intéresse réellement à ce qui vous regarde. Il m'a dit que vous lui avez écrit lorsque vous étiez sur le point de partir de Cirey, avec l'illustre compagnie qui est du voyage.
Je suis mortifié, Monsieur, que vous n'ayiez point reçu la prémière Lettre que je vous ecrivit au commencement de Mai, touchant l'infâme Libelle qu'on a réimprimé ici, & dans laquelle je vous faisoit part de ce qu'on m'avoit assuré là-dessus. Ayant reconnu la fausseté du fait par raport au Libraire qu'on soupçonnoit, je vous mandai la vérité dans ma Lettre du IIe qui vous est parvenue, & vous pouvez compter là-dessus. Nous en parlerons à la première vüe. Je me contenterai de vous dire pour le présent, que la Brochure n'a pas fait fortune en Allemagne aux Foires de Francfort & de Leipzig; les honnêtes gens l'ont méprisé avec indignation, & ont refusé de l'achetter. Je tiens le fait d'un Libraire de Leipzig qui est actuellement en Hollande, & à qui on avait envoyé nombre d'examplaires de l'horrible Libelle.
La declaration de l'Abbé Des Fontaines a paru dans les Nouvelles, telle qu'il a été obligé de la donner. Il y dit positivement qu'il se croiroit deshonoré, s'il avoit eu la moindre part au Libelle, quoiqu'on sache assez qu'il en est l'Auteur. Mais rien ne doit surprendre de sa part, & on sait assez qu'il n'a rien à perdre. Vous avez oublié de m'envoyer la Lettre de Madame de Bernière, que vous me promettez de joindre à la vôtre; nous pourrons en faire usage dans l'occasion, pour désabuser les gens à qui les calomnies ont pû en imposer. Cette affaire est finie présentement, votre honneur est à couvert & vos ennemis confondus. Laissez les en repos, & tâchez d'empêcher vos amis de leur fournir de nouveaux prétextes de vous tracasser. Quoiqu'il arrive vivez tranquille, le suffrage des honnêtes gens doit vous suffire; la canaille ne mérite que votre mépris.
Le Sr R., digne second du poëte satyrique, ne peut être regardé que comme un impudent Menteur. Un homme qui ose dire qu'en vous calomniant il n'a eu aucun dessein de vous faire du tort, ni vous désobliger, quoique son but fût de confirmer les impostures de votre ennemi; un pareil homme manifeste toute sa turpitude & sa lacheté. Il ne manquera pas de vous faire mille amitiez lorsque vous serez ici; c'est à vous à en faire le cas que vous devez.
Je compte, Monsieur, qu'étant en aussi bonne compagnie, vous n'avez guère de loisir pour mettre en ordre l'ouvrage que vous me destinez, & que je recevrai avec toute la reconnoissance possible, lorsque vous jugerez à propos de me l'envoyer. Il me tarde fort que vous puissiez venir en Hollande, où suivant les apparences vous ne ferez pas un long séjour. La Terre de Madame la Marquise est elle en Brabant ou en Gueldre?
Vous serez bien aise d'apprendre que je suis en liaison avec un de vos amis; c'est le Marquis d'Argenson, nommé à l'Ambassade de Portugal où il doit aller à la St Jean. Je lui avois parlé de votre Histoire, & des dispositions où vous étiez d'adoucir & de changer tout ce qui pourroit déplaire à la Cour de France; l'assurant que je ferois de mon mieux pour vous entretenir dans de tels sentimens, préférant votre intérêt au mien propre. Voici ce qu'il m'a répondu le 15 de Mai. L'article ne vous deplaira pas.
'Je suis fort au fait, me dit-il, de ce qui regarde l'Histoire du siècle de Louïs XIV par Mr. de Voltaire, l'Auteur étant de nos anciens amis à mon frère & à moi. Je suis en fréquente relation de Lettres avec lui. Il est actuellement à Bruxelles. Vous pouvez compter que tout ce qui se pourra faire par raport à son ouvrage trouvera ici des amis zèlez. J'en ai déjà lû une partie en manuscrit. Je crois que vous ne serez pas en peine du débit d'un tel ouvrage, quelque permission ou quelque défense qu'il éprouve. Au reste, quelque sermon que vous fassiez à l'Auteur pour qu'il accommode son livre au goût de notre cour, vous ne parviendrez pas à lui faire retrancher de certaines hardiesses belles & élevées, qui s'opposeroient toujours aux permissions formelles & au sceau du privilège dans ce pays-ci, où on devient scrupuleux de plus en plus. D'ailleurs vous entendriez mal vos intérêts, si vous persuadiez ces retranchemens au dit Auteur.'
Cela s'appelle parler cordialement & non en Ministre; je suis fort charmé que Mrs d'Argenson soient vos amis. Leur bonne volonté poura être utile.
Vous me demandez, Monsieur, des nouvelles de l'édition de vos œuvres; je vous ai marqué dans la Lettre qui est égarée, que vos Libraires l'ont fait débiter aux Foires de pâques à Francfort & à Leipzig; ils la débitent ici depuis longtems de même que l'Histoire de Charles XII quoiqu'ils refusent l'une & l'autre aux Libraires, du moins à moi. J'ai vû ces Livres entre les mains de mes amis & dans la Boutique du sr Desbordes. Ils vendent les Oeuvres en 4 vol. six florins aux particuliers, & l'Histoire de Charles XII 28 sols. Il est étonnant que ces Libraires n'ayent pas attendu votre agrément avant de publier ces Livres; ils vous devoient du moins ces égards, mais ils ne sont pas obligez d'entendre les bienséances. Je m'attends à bien de folies de leur part, lorsque j'imprimerai votre Histoire, croyant avoir un Droit réel sur toutes vos productions, sans être obligez de garder aucun ménagement pour vous. Ce sera à vous à les désabuser de ces chimères. Je sai qu'ils se plaignent de moi, comme si j'avois contribué à vous donner de l'éloignement pour eux, quoique j'aye fait en honnête homme tout ce qui a dépendu de moi pour leur conserver votre amitié. Vous rendrez justice à ma droiture & à mon désintéressement à leur égard, & cela me suffit. Je ne leur ai pas conseillé certainement de se vanter dans le Journal des savans, qu'ils étoient en état de vous rendre l'objet de la risée de toute l'Europe en publiant vos fautes, mais bien de vous faire une satisfaction convenable, & de mériter par leur conduite la continuation de vos bontez. Tel a été mon unique but, vous le savez, Monsieur; j'aurois même consenti à voir passer entre leurs mains la belle Histoire que vous m'aviez promise, s'ils rentroient dans leur devoir; & je vous le marquai dans une de mes Lettres dont j'ai gardé copie, vous priant de vous en souvenir en tems & lieu. Je ne suis pas assez Libraire pour chercher mes intérêts dans la ruine des autres; on n'a pas la même délicatesse à mon égard. Donnez moi de vos nouvelles le plus souvent que vous le pourrez, & ménagez votre santé. Il me tarde d'apprendre votre arrivée en Hollande & d'avoir le plaisir de vous embrasser.
J'ai l'honneur d'être avec tout le dévoüement & l'estime possibles,
Monsieur,
Votre très-humble & très-obéissant serviteur
H. Du Sauzet
Amsterdam ce 4e juin 1739
Après avoir écrit cette Lettre j'ai fait demander la ne Edition de vos æuvres & de l'Histoire de Charles XII qu'on m'a envoyé; l'une & l'autre sont bien imprimées, mais je n'en ai rien lû.