1727-03-03, de François Marie de Broglie, comte de Broglie à Charles Jean Baptiste Fleuriau, comte de Morville.

Monsieur,

Le s. de Voltaire, que vous m'avés fait l'honneur de me recommander, et pour lequel vous m'avés adressé des lettres de recommandation pour les ministres de cette Cour, est près à faire imprimer à Londres par souscriptions son Poème de la ligue; Il me sollicite de luy procurer des souscrivans, Et m. de Walpole s'employe de son côté tout de son mieux pour tâcher de luy en faire avoir le plus grand nombre qu'il sera possible; je serois très aise de luy faire plaisir, mais comme je n'ay point veu cet ouvrage et que je ne sais point si les additions et soustractions qu'il dit avoir fait à celui qu'il a déjà donné au Public à Paris, ni si les planches gravées qu'il en a fait venir pour l'enrichir seront approuvées de la Cour, je luy ay dit que je ne pouvois m'en mesler qu'autant que vous l'auriés pour agréable; Je crains toujours que des auteurs françois ne veuillent faire un mauvais usage de la liberté qu'ils ont dans un païs comme celuycy d'Ecrire tout ce qui leur vient dans l'imagination sur la Religion, le Pape, le Gouvernement, ou les personnes qui le composent.
Ce sont des licences que les Poètes particulièrement se croyent toujours en droit de se donner sans s'embarasser de prophaner ce qu'il y a de plus sacré, Et s'il se trouvoit quelquechose de pareil dans ce Poème, je ne voudrois pas être dans le cas d'essuyer le reproche que j'y aurois souscrit, et engagé des gens à y souscrire. Je vous suplie très humblement Monsieur de vouloir bien me mander la conduite que je dois tenir à ce sujet, je me Conformeray à ce que vous me ferés l'honneur de me prescrire.

J'ay Celuy d’être avec un très sincère et très parfait attachement

Monsieur,

Votre très humble et très obéissant serviteur

Broglie