aux eaux de Rolle en Suisse 16 juillet 1766
La petite acquisition de mon cœur que vous avez faite, mr vous est bien confirmée en vous remerciant des Ruines de la Grèce que vous voulez bien m'envoyer.
Vous voyez quelquefois dans Paris les ruines du bon goût et du bon sens et vous ne verrez jamais que chez un petit nombre de sages les ruines que vous désirez de voir.
Voici une relation qu'on m'envoie, dans laquelle vous trouverez un triste exemple de la décadence de l'humanité. On me mande que cette horrible aventure n'a presque point fait de sensation dans Paris. Les atrocités qui ne se passent point sous nos yeux ne nous touchent guère: personne même ne savait la cause de cette funeste catastrophe. On ne pouvait pas deviner qu'un vieux élu très réprouvé, amoureux à 60 ans d'une abbesse et jaloux d'un jeune homme de 22 ans, avait seul été l'auteur d'un événement si déplorable. Si sa majesté en avait été informée je suis persuadé que la bonté de son caractère l'aurait portée à faire grâce.
Voilà trois désastres bien extraordinaires en peu d'années, ceux des Calas, des Sirven et de ces malheureux jeunes gens d'Abbeville. A quels pièges affreux la nature humaine est exposée! Je bénis ma fortune qui me fait achever ma vie dans les déserts des Suisses où l'on ne connaît point de pareilles abominations. Elles mettent la noirceur dans l'âme. Les Français passent pour ètre gais et polis, il vaudrait mieux passer pour être humains. Démocrite doit rire de nos folies, mais Héraclite doit pleurer de nos cruautés. Je retournerai demain dans l'ermitage où vous m'avez vu pour recevoir le prince de Brunswick. On le dit humain et généreux, c'est le caractère des braves gens. Les robes noires qui n'ont jamais connu le danger sont barbares.
Pardonnez à la tristesse de ma lettre, vous monsieur, qui pensez comme le prince de Brunswick. Conservez moi une amitié que je mérite par mon tendre et respectueux attachement pour vous.