1766-03-28, de Voltaire [François Marie Arouet] à James Marriott.

Votre lettre, monsieur, est comme vos ouvrages, pleine d'esprit et d'imagination.
Je ne crois pas que je parvienne jamais à faire établir de mon vivant, une tolérance entière en France, mais j'en aurai du moins jeté les premiers fondements; et il est certain que depuis quelques années les esprits sont plus heureusement disposés qu'ils n'étaient. La philosophie humaine commence à l'emporter beaucoup sur la superstition barbare.

A l'égard des princes dont vous me parlez, qui souhaitent tant la population et qui la détruisent par leurs guerres, je voudrais qu'ils fussent condamnés, eux et tous leurs soldats, à engrosser trente ou quarante mille filles avant d'entrer en campagne, et qu'il ne fut jamais permis de tuer personne sans avoir auparavant donné la vie à quelqu'un. Je ne sais rien de plus naturel et de plus juste.

A l'égard de la polygamie c'est une autre affaire. Votre marchand de volaille était très estimable d'avoir deux femmes, il devait même en avoir davantage à l'exemple des coqs de sa basse cour; mais il n'en est pas de même des autres professions; votre marchand pondait apparemment sur ses œufs, et tout le monde n'a pas le moyen d'entretenir deux femmes dans sa maison. Cela est bon pour le grand Turc, les rois d'Israel et les patriarches. Il n'appartient pas aux citoyens chrétiens d'en faire autant. Je voudrais seulement que chacun de nos prêtres en eût une, et surtout de nos moines, qui passent pour être très capables de rendre à l'état de grands services. Il est plaisant qu'on ait fait une vertu du vice de chasteté, et voilà encore une drôle de chasteté que celle qui mène tout droit les hommes au pêche d'Onan et les filles aux pâles couleurs!

Si vous voyez mylord Schesterfield et mylord Littleton, je vous prie, monsieur, de vouloir bien leur présenter mes respects. J'aurais bien voulu vous écrire quelques mots dans votre langue que j'aimerai toute ma vie, et pour laquelle vous redoublez mon goût, mais je perds la vue, et je suis obligé de dicter que je suis avec l'estime la plus respectueuse, monsieur,

Votre &c.