29e 9bre 1765 à Ferney
Mon cher grand acteur, j'ai reçu vôtre Adélaïde.
Je m'imagine que la maladie de M: Le Dauphin et les tracasseries de Bretagne ne permettent pas qu'on donne une grande attention aux vers, bons ou mauvais. J'ai peur que cette année cy ne soit pas l'année de vôtre plus grosse recette; mais si madlle Clairon ne donne pas sa démission vous pourez encor vous tirer d'affaire. Mr de Laharpe me mande que vous avez donné la préférence à Stokolm sur Tolède. Je ne doute pas qu'il n'y ait dans sa pièce autant d'intérêt que dans celle de Pirhon, avec de plus beaux vers.
Quant à la pauvre Adélaïde elle ne me parait pas si heureuse à la lecture qu'à la représentation. Je vois bien que vos talents l'avaient embellie. L'édition a beaucoup de fautes qui ne sont point corrigées dans l'errata. Il me tombe sous la main un vers que je n'entends point du tout, c'est à la page 30:
Cela n'est ni français pour la construction, ni intelligible pour le sens. J'ai fait beaucoup de mauvais vers en ma vie, mais Dieu merci je n'ai pas à me reprocher celui là, il est plat et barbare. Voilà où mêne la malheureuse coutume de couper et d'étriquer des tirades. Quoi que je sois bien vieux je ne laisse pas d'avoir un peu de goût, et même un peu d'amour propre, et je suis fâché d'être si ridicule. Je vois bien qu'il n'y a plus de remède. Je vous prie pour me consoler de me mander comment vont les spectacles, les plaisirs ou l'ennui de Paris, et de ne plus mettre comédie francaise en contre seing sur vos lettres. Il est fort indifférent pour la poste que les Lettres viennent de la comédie française, ou de la comédie Italienne. Ce qui ne m'est pas indifférent c'est vôtre amitié. Je vous embrasse de tout mon cœur.
Je reçois votre Lettre du 23. Je ne crains pas que le temple vous fasse grand tort, si Gustave Vase est beau et bien joué.
V.