1762-12-19, de Voltaire [François Marie Arouet] à David Louis Constant de Rebecque, seigneur d'Hermenches.

Je ne sçavais où vous prendre, Monsieur; je vous croiais en Hollande quand vous étiez en Angleterre; j'allais vous écrire à Londres quand on me dit que vous étiez à la Haye, et vous m'apprenez que vous êtes à Paris.
Il y a très longtemps que je n'ai eu l'honneur de voir Mr Constant; il est prisonier tous les soirs à quatre heures dans sa ville de guerre; je crois qu'il en est sorti pour aller à Lausanne, et moi je m'amuse à faire un parc, dont je crois que vous serez assez content; il est vrai que je plante pour autrui, mais je n'ai jamais en ma vie travaillé que pour les autres, voilà ma jouïssance. Je ne suis point étonné que vous, qui êtes fait pour les plaisirs et pour la société, vous préfériez Londres et Paris au mont Jura; mais quand vous aurez mon âge, vous trouverez qu'il n'y a rien de si doux que d'être chez soi, car tout aimable que vous êtes, je vous connais un fond de philosophie qui me ferait croire que vous aimerez un jour la retraitte.

Vous avez fait une action digne de vous, Monsieur, en ménageant des protections en Hollande pour ceux que la fatale avanture des Calas, pourait forcer à changer de patrie. Heureusement cette cruelle affaire tourne mieux que l'on n'osait l'espérer; les avocats de Paris se sont signalés, le cri public s'est élevé, et il dirigera la voix des juges.

J'espère même que cette horrible injustice produira quelque bien, elle ouvrira les yeux, et fera voir le danger du fanatisme; quand la rigueur a fait des injustices dont on rougit, on penche vers la tolérance; et la philosophie qui fait des progrès très rapides, rendra de jour en jour, le gouvernement plus doux. Il est seulement à souhaitter que les cervelles de Toulouse soient un peu moins bouillantes.

Je crois que mr de Maurepas se contente de donner sa protection aux Calas, mais je ne pense pas qu'il leur prête sa plume. Je suis tout aussi incrédule sur la prétendue réforme des Intendants; on dit que le peuple ne les aime guères, mais ce n'est pas une raison pour qu'on les renvoye; il semble même que ce serait changer entièrement la forme du gouvernement.

Je crois plus volontiers ce que vous me dites d'Eponime, il est plus aisé au parterre de faire tomber des pièces que des Intendants; je m'intèressais au succez de cette pièce sans connaître l'auteur; le sujet est très intéressant, l'avanture, d'ailleurs arriva en Bourgogne, province devenue la mienne; car si je suis suisse à Lausanne, et genevois aux Délices, je suis bourguignon à Ferney.

J'irai bientôt voir le sombre Crebillon dont vous me parlez; mais je n'aurai pas comme lui un beau tombeau dans une paroisse de Paris; j'ai renoncé aux vanités de ce monde, et à celles de l'autre monde.

Madlle Delon se moque de moi, elle me demande des Lettres de recommandation, comme si elle en avait besoin, et comme si j'avais grand crédit dans une ville que j'ai quittée depuis douze ans, elle n'a qu'à se faire voir, et se faire entendre pour plaire, et je me mettrais sous sa protection si je voulais réussir. Mais Dieu merci, je ne prétends à rien qu'à vôtre amitié, et à l'espérance de vous embrasser.

Je suis plus malingre que jamais, ainsi vous m'excuserez de ne pas vous écrire de ma main.

V. t. h. ob. str

V.