Aux Delices près de Geneve 26 Février 1759
Monsieur,
Vous serés encor importunés de moi, mais prenés vous en à l'estime que j'ai pour vous.
Laissons imprimer des libelles en Hollande, c'est une denrée du pays, mais notre Suisse est & doit être le séjour de la tranquillité. Si le Ministre Saurin vola des chevaux il y a soixante & onze ans, son fils sécrétaire de Mr. le Prince de Conti, & sa famille au nombre de onze têtes, ne doit pas être aujourd'hui couverte d'oprobre; ni la phisique ni la morale ne gagnent rien à l'écrit scandaleux du Ministre Leréche qui termine le libelle.
Permettés moi, Monsieur, d'observer qu'il y a quelque différence entre le soin de vous avertir, que Monsieur Grasset garçon-Libraire de Bousquet, & renvoyé de chés lui quoique présenté au feu pape, a volé ses maitres à Geneve, & eu la cruauté d'imprimer, que le Ministre Saurin vola dans le siècle passé. Grasset vit & peut vous voler; Saurin ne volera personne.
Je say que les misérables, qui ont imprimé le libelle à Lausanne, l'ont fait pour gagner quelqu'argent; cela peut les excuser auprès d'un marchand, mais non auprès d'un Philosophe.
Le libelle doit être, Monsieur, d'autant plus désagréable pour vous & pour moi, qu'il y a une Lettre ou Mémoire datés de Göttinguen qu'on vous impute.
Le Ministre Leréche prouve que je suis Déiste & Athée, parce que j'ai pris le parti d'une famille affligée, il est vray que sa preuve n'est pas excellente, mais elle n'en mérite pas moins d'être supprimée. J'ai été persuadé, Monsieur, qu'ayant été Commissaire du Conseil pour policer ou encourager l'Académie de Lausanne vous étiés plus à portée que personne d'étouffer ce scandale, & qu'un mot de votre part à Mr. de Bonstetten pourroit suffire. J'ai pensé & je crois encore que l'amour de l'ordre & le plaisir de faire du bien en empêchant le mal vous engageront à cette démarche, dont je vous aurai en mon particulier d'autant plus d'obligation, que le bien public y est attaché.
Croyés moi, Monsieur, je ne perds pas plus le repos dans cette petite affaire que je méprise, qu'un Juge ne le perd, quand il examine le procès d'un malfaiteur. Vous me dites, que je suis riche; je le suis assés pour dépenser beaucoup d'argent à Lausanne quand j'y vais, il n'est en vérité ni décent ni convenable qu'on fasse dans Lausanne un libelle contre un étranger, qui n'étoit pas nuisible dans cette ville.
Daignés vous souvenir, Monsieur, de la satisfaction que vous demandâtes de la rapsodie de ce fou de la Metrie, ce n'étoit qu'une impertinence qui ne portoit aucun coup, une saillie d'yvrogne, qui ne pouvoit nuire à personne, pas même à son auteur, tant il étoit décrié & sans conséquence. Mais ici, Monsieur, ce sont des gens de sens rassis, des Ministres, des gens de lettres qui se servent du prétexte de la religion pour colorer les injures les plus noires. Permettés moi donc du moins d'agir lorsqu'on m'outrage d'une façon dangereuse, comme vous en avés usé, quand on vous offensa d'une façon qui n'étoit qu'extravagante. J'ai tout lieu de croire, que des Magistrats de Berne ayant eu la bonté de m'avertir de ce complot, le Conseil ayant ordonné que le libelle fût saisi, les Seigneurs Curateurs ayant voulu que l'Académie en rendît compte, cet infâme ouvrage demeurera supprimé: mais j'avoue, Monsieur, que j'aimerois mieux vous en avoir l'obligation qu'à personne; on aime à être obligé de ceux dont on est l'admirateur, si dans l'enceinte des Alpes, que vous avés si bien chantées, il y a un homme sur la bonté duquel j'ai dû compter, c'est assurément l'Illustre Mr. de Haller.
Voilà les sentimens de mon cœur avec lesquels je serai toute ma vie
Monsieur
Votre très humble & très obéissant Serviteur
Il ne faut point affranchir les lettres pour Tournay, la Poste s'est imaginée que c'étoit Tournay en Flandre. Il n'y a qu'à écrire à Geneve.
Voltaire