1743-12-22, de Voltaire [François Marie Arouet] à Louisa Ulrica, queen of Sweden.

Madame,

Ce n'est donc pas assez d'avoir perdu le bonheur de voir et d'entendre votre altesse royale, il faut encor que L'admiration vienne à trois cents lieues augmenter mes regrets! Quoi madame vous faittes des vers! et vous en faittes comme le roy votre frère! C'est Apollon qui a les muses pour sœurs; l'une est une grande musicienne, l'autre daigne faire des vers charmants, et touttes sont nées avec tous les talents de plaire.
C'est avoir trop d'avantages, il eût suffi de vous montrer.

Quand l'amour forma votre corps
Il luy prodigua ses trésors,
Et se vanta de son ouvrage.
Les muses eurent du dépit;
Elles formèrent votre esprit
Et s'en vantèrent davantage.
Vous êtes, depuis ce beau jour,
Pour le reste de votre vie,
Le sujet de la jalousie
Et des muses et de l'amour.
Comment terminer cette affaire?
Qui vous voit, croit que les appas,
Sans esprit, suffiroient pour plaire;
Qui vous entend, ne pense pas,
Que la beauté soit nécessaire.

J'avois bien raison madame de dire que Berlin est devenu Athènes. Votre altesse royalle contribue bien à la métamorphose. C'est le temps des jours glorieux et des beaux jours. C'est grand dommage que je n'aye pas à mon service ces trois cent mille hommes que je voulois pour vous enlever, mais j'auray plus de trois cent mille rivaux si je montre votre lettre.

N'ayant donc point encor de trouppes pour devenir votre sultan, je crois que je n'ay d'autre party à prendre que de venir être votre esclave, ce sera la seconde place du monde. Je me flatte que sa majesté la reine mère ne s'offensera pas de ma déclaration, elle y entre pour baucoup. Je voudrois vivre à ses pieds comme aux vôtres. J'avoue que je suis trop amoureux de la vertu, du véritable esprit, des beaux arts, de tout ce qui règne à votre cour pour ne luy pas consacrer le reste de ma vie. Le roy sait à quel point j'ay toujours désiré de finir auprès de luy ma vie. Je lutte actuellement contre ma destinée, pour venir enfin être pour toujours le témoin de ce que j'admire de trop loin. Croyez moy madame, on ne trompe point les princesses qu'on veut enlever. Mon unique objet est très sérieusement d'être votre courtisan pour le reste de ma vie. Là où sont les dieux il faut que soient les sacrificateurs.

Je suis avec baucoup plus qu'un profond respect,

de votre altesse royale,

madame,

Le très humble et très obéissant serviteur

Voltaire