à Ferney 15e xbre 1773
Je ne ferai pas à Ferney, Monsieur, comme Jean Jaques à Bourgoin.
S’il ne voulut pas lire vôtre ouvrage c’est qu’aparamment il travaillait à faire un faux germe à sa nouvelle Héloïse, ou qu’il se fesait traitter d’une de ces petites maladies qu’il avait gagnée quelque troisième étage à Paris, ou qu’il signait quelque contract de mariage avec la fille du boureau, ou qu’il instruisait un jeune gentilhomme dans le noble métier de menuisier.
Pour moi qui n’ai aucune de ces occupations, j’ai lu vôtre ouvrage. Je ne vous dirai pas qu’il fera fortune chez les Dames de la cour et de la ville, et qu’il sera aussi couru qu’un opéra comique; mais je vous dirai que c’est un poöme Tecnique infiniment supérieur à mon gré à la philosophie de Descartes mise en vers par l’abbé Genêt de nôtre académie. Je trouve que vous ne dites jamais que des vérités. Quiconque saurait par cœur vôtre poëme serait un très bon phisicien. Les vers du Jesuite Buffier pour apprendre l’histoire ne valent certainement pas les vôtres.
Je sais qu’il est fort aisé à ceux qui n’aiment que chansons, de se moquer d’un tel ouvrage. Je vous dirai même qu’il est triste que vous n’aiez pas tâché d’imiter les admirables digressions de Lucrece. J’ajouterai que vous deviez un peu plus soigner vos vers. Mais l’ouvrage tel qu’il est me parait bon et utile, dumoins pour moi. Chacun n’aime que ce qui est à son usage. Voilà mon sentiment bon ou mauvais.
J’ai L’honneur d’être, Monsieur, vôtre très humble et très obéissant serviteur
Le vieux solitaire du mont Jura V.