1772-05-27, de François Louis Claude Marin à Voltaire [François Marie Arouet].

Pourquoi faut il, monsieur, que je vous gronde toujours?
Vous avez de ces cachotteries qui sont insupportables. Vous envoyez dans le plus grand secret une tragédie à m. de Thibouville; ce secret passe à m. d'Argental, à m. de Pont de Vèles, à m. Duras, à m. le duc d'Aumont, à Lekain, aux comédiens, et le voilà qui chemine d'un côté, de l'autre. On présente la pièce pour l'impression; le censeur, le libraire, l'éditeur, font la confidence à l'autre moitié de Paris; on vient à moi à la fin du compte, parce qu'on en a besoin; enfin je deviens la 1454e personne qui sache dans Paris qu'il y a une tragédie intitulée Asturie ou les Loix de Minos; que cette tragédie est de m. de Voltaire; qu'elle est reçue à la Comédie, qu'on va la jouer, qu'on l'a présentée au secrétariat de la librairie pour la faire imprimer; que celui-ci a fait nommer un censeur, que ce censeur a déclaré, a dit à tout Paris qu'il n'est pas possible d'en permettre l'impression. Le magistrat est effrayé et me consulte, et m'envoie la pièce avec des remarques, des ratures, et me voilà chargé de réparer les fautes d'autrui.

Quoi qu'il en soit, monsieur, votre mystère n'en est plus un; votre tragédie va se jouer, et j'en en suis fâché, après la prévention qui s'est élevée contre elle. On dit que c'est une imitation des Druides. On dit: elle peut ne pas réussir, et je ne sais s'il est prudent de se compromettre. Il valait mieux l'imprimer; les comédiens l'auraient jouée d'eux mêmes; son sort vous était indifférent, parce que vous étiez censé ne vous être point mêlé de la représentation, parce qu'une pièce imprimée est de droit public. Je prévois d'ailleurs qu'elle sera tronquée, mutilée. On a cru y trouver beaucoup de choses qui n'y sont pas, et on ôtera tout ce qu'on croira approcher des idées qu'on en a eues. En voilà assez. Bonjour.

Marin