19e févr: 1768, à Ferney
Monsieur,
Cicéron et Démosthène à qui vous ressemblez plus qu'au maréchal de Villeroi, n'ont pas gagné toutes leurs causes.
Je ne suis point du tout étonné que la forme l'ait emporté sur le fond. Celà est triste, mais celà est ordinaire. Il ne serait pas mal pourtant que l'on trouvât un jour quelque biais pour que le fond l'emportât sur la forme.
J'ai revu le pauvre Sirven qui croit avoir gagné son procez, puisque vous avez daigné prendre son parti. Il n'y a pas moien qu'il aille se présenter au parlement de Toulouse. On l'y punirait très sérieusement de s'être adressé à un maître des requêtes. Vous savez assez, Monsieur, par le petit libelle que vous avez reçu de Toulouse, que les maîtres des requêtes n'ont aucune jurisdiction, et que le Roi ne peut leur renvoier aucun procez. Ce sont là les loix fondamentales du roiaume. Sirven serait justement roué ou pendu pour s'être adressé au conseil du Roi. Ce serait un esclave que le conseil des dépêches renverrait à son maître pour le mettre en croix. Voilà une famille ruinée sans ressource, mais comme c'est une famille de gens qui ne vont point à la messe, il est juste qu'elle meure de faim. Je plains beaucoup les sots qui se font persécuter pour Jean Calvin, mais je hais cordialement les persécuteurs.
Il y a plus de quatorze cent ans qu'on s'acharne en Europe pour des fadaises indignes d'être jouées aux marionettes. Cette démence atroce jointe à tant d'autres doit faire aimer la solitude. C'est du fond de cette solitude qu'un pauvre vieillard malade qui n'a pas longtemps à vivre, vous présente, Monsieur, les sentiments de reconnaissance, d'attachement et de respect dont il sera pénétré pour vous jusqu'au moment où il rendra aux quatre éléments sa très chétive existence.
V.