1760-11-05, de Voltaire [François Marie Arouet] à David Louis Constant de Rebecque, seigneur d'Hermenches.

Vos bontez pour moy monsieur ne se démentent pas; elles me donnent bien des regrets mais elles me consolent.
Dieu n'a pas voulu qu'Hermanche, Mon Repos et les Délices fussent voisins. Il me semble que les plaisirs y auraient gagné. Voycy bien tôt le temps de fermer notre téâtre de Tourney, et d'ouvrir le vôtre. Nous sommes comme Castor et Pollux nous ne paraissons pas sur le même émisphère je suis souvent tenté de venir à Lausane. Mais à peine y serai-je que vous partiriez pour la Hollande Vous daignez me parler de Daumart. Le ciseau de Cabanis est encor plus fatal aux mousquetaires du roy qu'aux majors des gardes stadouderiennes. J'ay peur quelquefois que ce ne soit le ciseau d'Atropos. Le plus fier houzard n'aurait pas fait une plus large blessure que le fer de Cabanis. Il y a bientôt six semaines que Daumart a la fièvre, on l'avait pourtant envoyé aux eaux; on l'a tailladé, on luy a enfoncé des sondes du genou aux hanches, et il n'en est pas mieux. Les Russes n'ont point traitté ainsi les berlinois. Ils ont donné à Charlotembourg l'exemple de la plus grande bravoure; ils ont pris pour eux touttes les vieilles, et ont laissé les jeunes aux Autrichiens comme à des gens foibles qui n'auraient pu venir à bout des décrépites. Voilà la seule espèce de bravoure dont vous ne vous piqueriez pas.

Conservez moy vos bontez. Mes tendres respects à toutte votre famille.

5 octb

V.