1754-06-30, de Pierre Robert Le Cornier de Cideville à Voltaire [François Marie Arouet].

Très illustre et très cher ami, je n'ay ny mal ny douleur qui m'obligeassent d'aller à Plombieres ny dans aucune des chaudières tant naturelles qu'artificielles du Royaume; je ne sens que le besoin que j'aurois de vous entendre, de vous voir, de vous aimer, de vous le dire: et ce sont des besoins pressants, mais de maudits ouvriers m'attendent dans ce petit azile de ma vieillesse, qui m'est devenu plus sacré par l'espérance dont je ne puis me départir de vous y recevoir quelque jour: on y va poser des lambris, et quelques glaces, et je ne suis pas sûr, qu'ils ne fissent pas marcher sur les glaces, et se mirer dans le parquet: et la crainte de ces coqalasnes, me prive d'un des plus doux plaisirs de ma vie.
Ainsi nos pauvres machines, qu'on appelle des hommes, sont presque toujours tiraillées en sens contraires. Nous le savons, nous le blâmons et nous y cédons; ne seroit'il pas plus sage de résister à ces torrens de l'usage, de la mode et du qu'en dira t'on et d'aller le plus droit que faire se pouroit vers le but qui réunit des gens qui se plaisent et qui s'aiment? A quand vivre donc? Est ce après nostre mort? Il est vray que vous autres grands hommes vous vivés après vous, mais ce bien n'est'il pas un peu chimérique, et par acommodement ne pouroit'on allier avec cette renommé future, la gloire et la joye présentes? Vous avés passé quelque temps par exemple dans un cloître de st Benoist avec le vieux dom Calmet et des manuscrits encore plus anciens que luy. C'est fort bien fait, les énoncés de vostre histoire en seront plus constatés: vous allés de là vivre avec mesdames vos nièces, pendant quelques mois; la joye et l'amitié vous récompenseront de vos travaux, cela est tout au mieux: j'en conclus qu'après la vie la plus laborieuse, qu'après un Poème, des pièces de Théâtre, des chefs d'oeuvre de vers et de Prose dans tous les genres, vous vous devriés, toujours occupé de vostre cabinet, de venir jouir dans le sein de vos amis de vostre aisance et de vostre gloire:

Vous aimés cette gloire, cher ami, et vous n'avés pas aimé une ingrate: qui en a plus que vous? Vous estes incontestablement le plus grand génie, le plus bell Esprit, le plus aimable et le plus savant de vostre siècle: les plus jaloux n'osent plus en disconvenir. Mais le croirés vous, il vous en reste à aquérir, qui couronnera toutes les autres: vous avés élevé, orné le Parnasse françois en bien des genres, vous estes Phidias mais vous nous devés des Elèves qui, ne pouvant vous remplacer, préserveront dumoins vostre Patrie de la chute horrible dont elle est menacée: Socrate moderne fournis des Platons, nostre Euripide et nostre Sophocle ne laissés point la scène françoise en proye à des Pradons, resté le maître du cirque, aprenés à nos jeunes athlètes à lutter contre le mauvais goust, préservés nous de la Barbarie.

Voilà qu'un mr. de Rossete, maitres des comptes de Montpellier, vient de nous aporter un Poëme géorgique qui manquoit à nostre Langue: il m'a paru marqué au coin prétieux et rare du génie, mais il est trop long; peutestre diffus, il saura de vous que

Emendare juvat Labor hic quam scribere major:

c'est le seul talent qui me paroisse marqué: il y a ce me semble de ce qui ne se donne point et ce qui y manque peut s'aquérir.

Ce Poème intitulé l'agriculture est en cinq chants, le Bled, la vigne, les Préries, les arbres, les Troupeaux: il n'y a ny employ de la fable ny Episodes, mais à la place des Digressios quelque fois heureuses, qui désennuyent du Didactique, dans lequel brille très souvent le grand mérite de la difficulté vaincüe.

Tandis qu'orné de plus de la couronne civique, vous soutiendrés par des Elèves le nom françois que vous avés rendu si brillant par vos ouvrages, je voudrois finir ma vie à vos costés comme je l'ay commencée avec vous; vous m'y veriés corriger dans un coin de vostre temple les petites hymnes que j'ay frédonnées à vostre louange, oser peutestre en hazarder de Nouvelles, et mourir certainement vostre ami le plus tendre et le plus inviolablement attaché &c.