1744-09-09, de Voltaire [François Marie Arouet] à Charles Augustin Feriol, comte d'Argental.

Vous êtes l'ange gardien de mon petit génie et l'ange exterminateur de mes mauvais vers.
Eh bien si vous ne voulez pas que je dise durement que tout ce qu'on a fait pour notre roy ne vaut pas le diable mettons

Tant de feux d'artifice et si peu de bons vers.

Ce si peu sauve tout, et me paroît même plus agréable en ce qu'il est moins offensant. D'ailleurs je m'exécute de si bonne grâce! On dit de montagne en montagne, donc, on dit de montagne en abime, et si c'étoit une licence, elle seroit assurément bien placée.

Alpes est féminin, et je le fais masculin. Si on n'a pas cette petite liberté, nous sommes des pauvres esclaves bien à plaindre. Que dites vous mes très aimables juges des deux derniers vers?

Grand roy d'un tel honneur daignez être jaloux
Et formez des esprits qui soient dignes de vous.

On trouve que c'est un avis au roy, et que je n'ay pas l'honneur d'être du conseil.

Aimez vous mieux?

Louis fit des Boylaux, Auguste des Virgiles,
Puisse un roy qui comme eux de son peuple est l'apuy
Faire un siècle nouvau digne d'eux et de luy.
ou
Puissions nous mériter de vivre sous sa loy
Et que ce siècle heureux soit digne de son roy.
ou
Et que le ciel enfin soit digne de son roy.

Vous voylà bien embarassez pour ce mot, n'éludez point mes vœux. Il n'y a qu'à mettre, ne trompez point mes vœux.

Je vous parle de touttes ces bagatelles parce que monsieur Pondeveile se porte mieux, et que les bonnes nouvelles laissent plus de liberté à l'esprit.

Nous serons demain au soir à Paris avec des perdrix, et vous déciderez où nous les mangerons. Mille tendres respects à tous trois.

V.