1737-02-10, de Voltaire [François Marie Arouet] à Anne Antoinette Françoise de Champbonin.

Rien ne peut me surprendre d'un cœur tel que le vôtre.
Ce procédé ci m'étonnerait de tout autre. Il n'y a plus de malheur pour moi que celui de n'avoir point d'ailes; j'arrange tout; je mets ordre à tout pour partir. Je fais en un jour ce que j'aurais fait en quinze. Je me tue pour aller vivre dans le sein de l'amitié. Mais malgré toutes mes diligences, je ne pourrai partir que vers le 16 ou le 17. J'en suis au désespoir. Mais figurez vous que j'avais commencé une besogne où j'employais sept ou huit personnes par jour; que j'étais seul à les conduire; qu'il faut leur laisser des instructions aisées & apaiser une famille qui s'imagine perdre sa fortune par mon absence. Enfin donc je suis assez malheureux pour ne partir que le 16. Soyez bien sûre, tendre & charmante amie, que je ne reviendrais pas si des rois me demandaient; mais l'amitié me rappelle, je pars. Mandez donc bien vite à la plus respectable, à la plus belle âme qu'il y ait au monde, que je ne peux partir que le 16; qu'elle compte surtout que nous sommes en février, & qu'on fait par jour tout au plus douze lieues; qu'elle ne compte point mes journées par mes désirs. En ce cas je serais le 16 à Cirey. Je finis de vous écrire pour hâter le moment de vous embrasser. Surtout, ne dites à qui que ce soit que je viens en France. Je veux qu'on ignore, du moins autant qu'il sera possible, ma retraite & mon bonheur.