1742-06-15, de Voltaire [François Marie Arouet] à Jean François Du Bellay Du Resnel.

Je suis encore obligé monsieur de prendre la liberté de vous représenter qu'il n'est pas vray que M. l'abbé Dubos soit le seul qui ait bien connu les nations étrangères dont il a parlé.
Car sans compter Davila, Bentivoglio, Paul Emile et tant d'autres, la gloire de la France ne peut permettre qu'on fasse cette injure à Mr Rapin de Toiras. Le sentiment d'un jacobite emporté, et peu estimé tel qu'étoit l'évêque Atterbury ne poura faire préférer à tant de bons livres, le livre des intérêts de l'Angleterre très mal entendus. Cet ouvrage porte avec soy un ridicule trop frapant. L'abbé Dubos y démontre, je ne sçay comment, que l'Angleterre ne peut que perdre dans la guerre de 1701. Malboro l'a un peu démenti.

Mr Le duc de Richelieu, qui songe à faire valoir le mérite de la nation et non pas à flatter L'académie, croit qu'il est d'un bon citoyen de rendre publiquement justice à ceux qui honorent la France, et surtout à ceux à qui les anglais rendent cette même justice, qui est si rare. Il parle avec éloge de l'histoire de Toiras, il la cite parmy les ouvrages qui nous font honneur chez les étrangers, seuls ouvrages qu'on doive citer. Permettez moy donc de vous prier de ne pas contredire Monsieur le duc de Richelieu, en louant un mauvais livre aux dépends des bons.M.l.du Bos est assez estimable par d'autres endroits, et vous le faites assez valoir sans chercher à mettre son faible en évidence. J'envoye aujourduy à st Leger, et j'attends vos ordres.

J'ay l'honneur d'être Monsieur,

votre très humble et très obéissant serviteur

Voltaire