(1773) Voltaire to Marie de Vichy de Chamrond, marquise Du Deffand
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(1773) Voltaire to Marie de Vichy de Chamrond, marquise Du Deffand

Vous voulez absolument, Madame, que je vous dise si je suis bien content d’un ouvragehttp://www.e-enlightenment.com/item/voltfrVF1240181_1key001cor/nts/002 où il y a autant de mauvais que de bon, autant de phrases obscures que de claires, autant de mots impropres que d’expressions justes, autant d’éxagérations que de vérités.
Que voulez vous que je vous réponde? Je m’imagine que vous pensez comme moi, et j’ai la vanité de croire penser comme vous. On dit que c’est le meilleur ouvrage de tous ceux qui ont été composés sur le même sujet. Je n’en suis pas surpris. Ce sujet était très difficile, et n’était pas favorable à l’éloquence.

Quant aux diamants qu’on a trouvés dans la cassette d’un homme qui n’est plus, je vous avoue qu’ils sont très mal enchâssés, je crois vous l’avoir dithttp://www.e-enlightenment.com/item/voltfrVF1240181_1key001cor/nts/003. Il faut avoir ma persévérance, et la passion que j’ai de m’instruire sur la fin de ma vie pour chercher comme je fais des pierres précieuses dans des tas d’ordures. C’est peut être le seul avantage que ce siècle cy a sur le siècle passé que nos plus mauvais ouvrages soient toujours semés de quelques beautés. Du temps de Pascal, de Boileau et de Racine, les mauvais livres ne valaient rien du tout; au lieu que les plus détestables livres de nos jours brillent toujours par quelque endroit. http://www.e-enlightenment.com/item/voltfrVF1240181_1key001cor/txt/001J’ai donc vu des diamants aussi dans la Tragédie du Connétable de Bourbon, mais il m’a paru que l’auteur en a mis beaucoup d’avantage à la garde de son épée qu’à son écritoire.http://www.e-enlightenment.com/item/voltfrVF1240181_1key001cor/txt/001 J’ai trouvé encor plus de génie dans sa Tactiquehttp://www.e-enlightenment.com/item/voltfrVF1240181_1key001cor/txt/002 que dans sa Tragédie, et même encor plus de hardiesse. Ce qui m’a charmé c’est que ce docteur en l’art d’assassiner les gens m’a paru dans la société le plus poli et le plus doux des hommes.

Vous me parlez de cailloux, eh bien, Madame, je vous envoie un petit caillou de mon jardin, qui ne vaut pas assurément les pierreries de Mr Guibert. J’ai été étonné que le même homme ait pu faire deux ouvrages si différents l’un de l’autre. Les Saxe, Les Turenne n’auraient pas fait assurément de Tragédies. Je devais naturellement donner la préférence à une tragédie sur l’art de tuer les hommes. Je crois même qu’en la retravaillant un peu on pourait en faire un ouvrage régulier et intéressant dans toutes ses parties. Je déteste cordialement l’art de la guerre, et j’admire pourtant sa Tactique. L’admiration, dit-on, est la fille de l’ignorance, c’est ce qui fait que vous admirez peu de choses en fait d’esprit. Je ne prétends point du tout que vous accordiez vôtre suffrage à mon caillou, vous serez tentée de le jetter par la fenêtre; mais songez que je n’ai voulu vous amuser qu’un moment, et que je vous envoie ma Tactique avant de l’envoier à Mr Guiberthttp://www.e-enlightenment.com/item/voltfrVF1240181_1key001cor/nts/004 lui même.

Je vous prie de vouloir bien, Madame, me mander des nouvelles de la santé de Madame de la Valliere. Il est bien juste que la vôtre soit bonne, la nature vous a fait assez de mal pour qu’elle vous laisse en repos. Elle me persécute horriblement, mais je tiens bon.

….V.