Elle envisagea le cœur humain dans toutes les situations, le montra sous toutes les faces ; et, par le contraste continuel du personnage avec sa position, elle fit naître ces situations comiques, jaillir ces expressions si vraies, si naturelles, qu’elles peignent tout l’homme. […] Il se trouvera obligé de ramener plusieurs fois les mêmes situations. […] Sans doute, dans la même situation, deux hommes d’un rang différent, un prince, un valet, éprouveront des sentiments semblables, leurs impressions seront les mêmes ; mais leur langage sera distinct, leur manière de s’exprimer différera. […] Dans les comédies de caractère et de mœurs, l’intérêt principal doit résulter des développements que l’auteur a su donner à ses personnages principaux et des situations où il les a placés. […] Que d’avis différents sur le degré de possibilité, de vraisemblance de certaines situations des chefs-d’œuvre !
Les situations sont le plus souvent des inventions arbitraires ; il fallait y substituer des événements naturels. […] Non-seulement les caractères produisent les situations, ils produisent d’autres caractères. […] Les situations n’y sont pas plus rares que la fable. Y a-t-il même des situations ? […] Est-ce bien d’ailleurs une vérité de situation ?
Elmire, conformément à sa situation, à ses desseins, à ses intérêts, doit l’écouter plus patiemment que la premiere fois. […] Quand la situation d’une scene laisse à l’Auteur la liberté de couper son dialogue, ou de ne pas le couper, je l’exhorte à ne point hésiter. […] La situation est la même, les personnages disent à-peu-près la même chose, puisque Moliere n’a presque fait, en cet endroit, que copier Térence : toute la différence consistera donc dans l’art de dialoguer. […] Un Auteur comique a besoin d’un art infini, d’une connoissance très profonde du théâtre & du cœur humain, pour savoir distinguer les situations qui veulent qu’un interlocuteur réponde prestement aux questions qu’on lui fait, ou à celles qui exigent au contraire que l’interlocuteur hésite, & fasse long-temps attendre une réponse positive. […] Enfin il en est du dialogue comme de la diction, à laquelle il tient si bien, qu’on les a souvent confondus : il doit prendre, comme elle, le caractere des interlocuteurs, de leur état, de leur situation, de leurs passions, de leurs intérêts.
Nous avons dit dans le Chapitre précédent que les véritables contrastes étoient ceux des situations avec les caracteres, & des intérêts avec les intérêts. […] Ainsi Julie, loin d’entraîner Cléon dans des situations qui contrastent avec son caractere, le met au contraire tout-de-suite à son aise, en l’engageant à faire de la dépense. Les personnages qui entourent l’Avare le mettent dans des situations qui finissent toutes par lui faire développer son caractere ; mais c’est en le contrariant : aucun personnage ne l’engage à faire des traits d’avarice : au contraire, c’est en dépit de tout le monde qu’il les fait. […] Point de contraste d’intérêt à intérêt, point de contraste de situation avec le caractere ; par conséquent point de comique, point de trait saillant. […] Elle a enfin mis, tant bien que mal, son héros dans une situation qui contrarie son caractere, puisqu’il ne pourra plus faire de la dépense ; mais ses plaintes ne nous touchent ni ne nous intéressent.
Il faut que la situation des personnages dessine si bien leurs gestes, qu’elle se peigne dans chacun d’eux. […] Ai-je tort de dire que tout dans ce tableau naît de la scene, de la situation des personnages, & que tout l’y peint ? […] Je prie mes lecteurs de remarquer qu’ils ne sont frappants que parcequ’ils sont copiés d’après des situations vigoureuses. […] Pour que le lecteur puisse tirer quelque fruit de cet article ; pour bien lui persuader que les tableaux qu’on nous fera d’après des situations foibles, manqueront de vigueur, en ayant un air forcé, comparons à ceux qu’il connoît déja, celui qui est dans le Philosophe marié.
La raillerie échauffoit mes adversaires ; ils ramassoient leurs forces & pensoient me laisser sans réplique, en me disant « que si nos avares ressembloient intérieurement à Harpagon, ils lui étoient tout-à-fait opposés par l’extérieur, puisqu’ils cachoient leur avarice sous un faux air de magnificence, qui, contrastant toujours avec leur passion, pouvoit les rendre très plaisants, sur-tout si un Auteur avoit l’adresse de les mettre dans une situation où ils fussent contraints à faire beaucoup de dépense pour ne pas démentir leur masque ». […] D’ailleurs Harpagon, forcé de donner un repas, Harpagon contraint à laisser un diamant de prix dans les mains de sa maîtresse, ne se trouve-t-il pas, sur-tout dans la derniere scene, dans la situation où l’on desireroit l’Avare moderne ? […] Je le répete, croit-on qu’Harpagon, contraint par son fils à laisser un diamant dans les mains de sa maîtresse, ne présente pas la situation où l’on desireroit l’Avare moderne ? […] Pense-t-on qu’en le mettant pendant toute la piece dans la nécessité de se composer, ses situations ne deviendront pas monotones ?
Les Auteurs sans génie sont, sans contredit, ceux qui ont jetté un plus grand nombre d’indécences dans leurs détails : trop foibles pour faire des scenes, pour amener des situations plaisantes par elles-mêmes, ils ont imaginé d’exciter le rire par des polissonneries auxquelles nos peres, moins civilisés que nous, applaudissoient, mais qui seroient impitoyablement sifflées présentement, & qui précipiteroient à coup sûr la chûte d’une piece. […] Un fond qui n’est pas vraisemblable, ne produit que des scenes forcées ; un sujet qui peche du côté de la décence, amene nécessairement des situations qui ne se ressentent que trop de ce vice, & ces mêmes situations donnent lieu à des détails empoisonnés comme leur source. […] à l’indécence de la situation, & l’indécence de la situation naît de celle du sujet. […] Ces détails, un peu plus que lestes, sont aussi dus à la situation, & nous devons la situation au sujet.
Tout ce qui peut donner l’idée d’une situation, développer un caractère, mettre un ridicule en évidence, en un mot toutes les ressources de la plaisanterie, lui parurent du ressort de son art. […] Du commerce des deux sexes naît cette foule de situations piquantes où les placent mutuellement l’amour, la jalousie, le dépit, les ruptures, les réconciliations, enfin l’intérêt mêlé de défiance que les deux sexes prennent involontairement l’un à l’autre. […] une maxime honnête, liée à une situation forte de ses personnages, devient pour les spectateurs une vérité de sentiment. […] Il étudiait l’homme dans toutes les situations ; il épiait surtout ce premier sentiment si précieux, ce mouvement involontaire qui échappe à l’âme dans sa surprise, qui révèle le secret du caractère, et qu’on pourrait appeler le mot du cœur. […] Renforcez la situation ; c’est une espèce de torture qui arrache au personnage le secret qu’il veut cacher.
La méprise qui est dans le Menteur, a l’une des qualités qui lui sont essentielles ; rien ne l’avoit annoncée à Cliton : mais elle ne surprend qu’un personnage qui ne tient pas à l’action ; elle-même ne change rien à la situation. […] Il est, selon moi, une autre espece de surprise de situation, s’il m’est permis de risquer mon sentiment après Riccoboni, qui ne compte que deux especes de surprise, surprise de pensée & surprise d’action, & donne pour exemple de la derniere la scene XIV du second acte de l’Ecole des Maris. […] parcequ’on voit éclore une situation qui promet d’être piquante, & à laquelle on ne s’attendoit pas : voilà pourquoi je crois qu’on doit appeller cette espece de surprise, une surprise de situation, & non d’action.