Un poète qui peint des caractères fait comme le peintre de paysage : il emprunte des détails partout où il en trouve qui rient à son imagination et conviennent à ses vues ; il les rapproche, il les sépare de manière à en tirer des effets. […] Pour peindre un personnage idéal, on emprunte des traits à vingt figures, sans avoir l’intention d’en peindre aucune. […] J’ai peint à la vérité d’après nature ; j’ai pris un trait d’un côté et un trait d’un autre, et de ces divers traits, qui pouvaient convenir à une même personne, j’en ai fait des peintures vraisemblables, cherchant moins à réjouir les lecteurs par la satire de quelqu’un, qu’à leur proposer des défauts à éviter et des modèles à suivre ».
Pasquin, valet de Moncade, commence à peindre la jalousie de son maître en l’attendant. […] Cela est vrai ; mais, excellentes pour peindre la jalousie de deux enfants ou de deux domestiques, elles dégradent Moncade. […] Pasquin ramasse le portrait & reconnoît son maître : Moncade, désespéré d’avoir déplu à Mariane, jure que jamais il ne s’est fait peindre. […] Moncade lui déclare qu’il ne sauroit l’aimer ; il la prie cependant de lui peindre les torts de Mariane. […] Simon appelle Sosie, lui peint sa joie, lui dit que Chrémès consent à donner sa fille, après cela il le renvoie.
Elle envisagea le cœur humain dans toutes les situations, le montra sous toutes les faces ; et, par le contraste continuel du personnage avec sa position, elle fit naître ces situations comiques, jaillir ces expressions si vraies, si naturelles, qu’elles peignent tout l’homme. […] Molière, le Sage, Dancourt, Dalainval, après avoir d’abord montré ce qu’avait de plus saillant le vice ou le ridicule qu’ils ont exposé à nos regards, ont su attacher à la contexture de leurs pièces plusieurs personnages dont ils ont peint à grands traits la physionomie. […] Le tact que la nature lui avait accordé s’est trouvé émoussé ; il n’a pu le remplacer par la lecture, la méditation de ces auteurs qui, au-dessus des mœurs, des usages des nations, ont peint, ont représenté la nature telle qu’elle est, et ont écrit pour tous les temps. […] S’élançant dans une nouvelle route où personne n’a pu le suivre depuis, ce n’est pas une seule nuance de notre cœur, c’est tout son ensemble, la société entière, qu’il a peints ; il a voulu enrichir son siècle, la postérité la plus reculée de ses découvertes. […] Des difficultés sans nombre entouraient ce sujet : comment peindre la fausse dévotion sans alarmer la véritable, la première prenant adroitement le masque de l’autre ?
Il faut donc aller au vif, & peindre le vice des professions : mais si la Muse de l’Opéra Comique rougit quelquefois de n’avoir pas laissé sur les boulevarts & aux foires les trois quarts de ses héros, faut-il envoyer Thalie choisir les siens dans les plus viles boutiques ? […] Pouvons-nous peindre un homme qui fait un commerce de sa faveur, ou qui enrichit une Vestale des Chœurs de l’Opéra, en lui abandonnant son crédit ? Nous ne pourrons peindre ce Ministre de Thémis n’accordant à une jeune beauté les secours qu’il lui doit qu’en la forçant de manquer à l’honneur ; & cet autre plongeant une famille honnête dans la misere la plus affreuse pour augmenter la fortune d’un client qui n’aura pas craint de le faire rougir en marchandant son suffrage. […] non sans doute : & je demande s’il faut peindre sur le théâtre l’intérieur ou les superficies. […] Il est question de peindre les vices de la finance moderne pour corriger ceux d’entre ses membres qui les ont adoptés, ou les tourner en ridicule pour préserver les autres de la contagion.
Je dirai davantage : il est dangereux de peindre la mode ; elle vieillit bientôt ses peintres. […] Quelques Auteurs modernes ont adopté une nouvelle façon de corriger les mœurs : ils peignent les hommes comme ils devroient être, & non tels qu’ils sont. […] Enfin, le Roi, qui est le rival de Démocrite, le charge de vanter son amour à Criseis, de lui peindre tout le brillant de sa conquête. […] Vadius leur peint ce ridicule d’après nature, & les avertit de s’en corriger. […] Le galant lui dit à lui-même qu’il est bien heureux d’avoir une si belle femme ; il lui peint tout l’amour dont il brûle pour elle.
Alceste et Célimène Racine, Boileau, Labruyère, nous font connaître le siècle de Louis XIV, parce qu’ils écrivirent constamment sous l’influence, on pourrait dire sous la dictée de leur entourage ; pour Molière, il nous peint aussi son époque, mais c’est un autre genre d’étude qu’il faut faire avec lui. […] Chapelle qui le croyait au-dessus de ces sortes de choses, le railla de ce qu’un homme comme lui, qui savait si bien peindre le faible des autres hommes, tombait dans celui qu’il blâmait tous les jours. […] Alceste est grand, il surpasse ses contemporains de toute la tête, et s’il vivait parmi nous, il serait bien haut encore; cependant il n’est point exempt d’imperfections ; Molière peint bien plutôt la nature caractéristique que la nature choisie. […] Le poète observateur a voulu peindre l’homme tel qu’il est, l’homme avec ses passions, ses instincts de bien et de mal, ses sentimens de calme et d’agitation, d’abattement et de courage; l’homme, en un mot, ondoyant et divers, celui qu’a si bien étudié le philosophe Montaigne.
Le droit de peindre avec vérité et profondeur tous les grands côtés de la nature humaine est un droit primordial et imprescriptible, comme le droit pour le savant de poursuivre toute vérité. […] La vraie question se déplace et se réduit à celle-ci : Molière devait-il mettre un tel caractère sur la scène, et était-ce approuver ce caractère que de le peindre ? […] Fallait-il nous peindre un athée ignoble et stupide, un voluptueux brutal et grossier ? […] En réalité, la méchanceté n’est pas tant dans les actions que dans l’âme : or Molière a eu soin de nous peindre une âme scélérate sans avoir besoin d’y joindre des actions. […] On ne peint plus le grand monde, mais on en peint la contrefaçon et ce que l’on a appelé le demi-monde : c’est la cour d’aujourd’hui.
Mais peignez-le donc tel qu’il est, à savoir impeccable et indéfectible ! […] Mon grand-père était vitrier et petit marchand de papiers peints. […] Aussi remarquez : quand Molière peint un vice, pour rester dans le ton de la comédie, il le peint odieux, horrible, mais il le peint aussi ridicule (Tartuffe). […] La comédie peint les mœurs des hommes pour les corriger. […] Le poète comique n’a pas autre chose à faire qu’à peindre vrai, qu’à peindre telles qu’elles sont les choses qui sont d’une vérité générale.
Hillemacher a la touche libre et pittoresque pour peindre les hommes ; mais il manque de féminisme pour peindre les femmes ; il est avec elles brutal et disgracieux ; donc, pas une des comédiennes qu’il a peintes ne représente les femmes de la troupe de Molière. Voyons sa galerie : Voici Madeleine Béjart « d’après un portrait peint à l’huile. » Où est ce portrait ? […] Hillemacher l’a gravée « d’après une miniature du temps peinte sur cuivre. » Oh ! […] Celle-là je la crois vraie, parce qu’elle ressemble au portrait peint que j’ai sous les yeux ; mais, là encore l’aquafortiste a oublié d’y mettre le charme féminin. […] Hillemacher a manqué une belle occasion de faire jolie Mlle Marotte « d’après une miniature ancienne, peinte sur argent. » Mais c’est comme une gageure.
Molière déclare lui-même sur le théâtre quel est le but de sa comédie : « Son dessein est de peindre les mœurs, et tous les personnages qu’il représente sont des personnages en l’air, et des fantômes proprement, qu’il habille à sa fantaisie pour réjouir les spectateurs24. » Donc, il peint les mœurs et habille des fantômes à sa fantaisie pour réjouir le spectateur : voilà ce divertissement qu’il appelle le plus innocent du monde. […] Dans ses peintures de mœurs, même artistiques et arrangées à sa fantaisie, ce sont les mœurs humaines, c’est l’humanité qu’il peint. […] Elle voudrait se contenter de peindre, et elle juge. […] Quels sont ses principes sur la religion, la famille et l’amour, quand il peint ses hypocrites, ses pères, ses coquettes ?
Tandis que Fléchier nous le montre vertueux, franc, rigide et « méprisant les voies obliques des passions et des intérêts ; » tandis que Mme de Sévigné reconnaît « une sincérité et une honnêteté de l’ancienne chevalerie » dans ce courtisan « Qui pour le pape ne dirait, Une chose qu’il ne croirait ; » le malin Despréaux lui décoche un trait de satire et le peint en un vers : « Le ris sur son visage est en mauvaise humeur. » Le duc de Saint-Simon déclare que « parmi toutes ses; façons dures et austères, Montausier était infiniment respecté. » Enfin, la rude franchise de Montausier, et cette raideur qui, au dire de certains panégyristes, ne fléchissait pas même en présence du monarque le plus absolu de l’univers, étaient presque devenues proverbiales. […] » Ce n’est pas à dire que Molière n’ait pas pu joindre à ses tableaux quelques traits empruntés à ses contemporains : « Le théâtre et la société, dit Chamfort, ont une liaison intime et nécessaire, et les poètes comiques ont toujours peint, même involontairement, quelques traits du caractère de leur nation 28. » Mais qu’on se garde bien de chercher dans chacun des personnages de Molière la reproduction d’un visage unique, une copie: de la stricte réalité. […] Son dessein est de peindre les mœurs, sans vouloir toucher aux. personnes... Comme l’affaire: de la comédie est de représenter en général tous les défauts des hommes et principalement des hommes de notre siècle», il est impossible à Molière de faire aucun caractère qui ne rencontre quelqu’un dans le monde29. » Peindre les mœurs sans, vouloir tomber aux personnes, représenter en général tous les défauts des hommes et en particulier des hommes, de sait siècle , voilà donc tout. […] Amédée Roux affirme que Molière a peint Montausier au naturel dans Le Misanthrope.
Guidé d’ailleurs par l’exemple des anciens et par leur manière de mettre en œuvre, il a peint la cour et la ville, la nature et les mœurs, les vices et les ridicules, avec toutes les grâces de Térence* et le feu de Plaute*. […] Il peint non seulement les mœurs du siècle, mais celles de tous les états et de toutes les conditions.
On lui peint le danger de l’entreprise ; elle répond d’elle. […] Le Prince de Béarn & Don Gaston peignent au Comte de Barcelone le chagrin que leur donne l’humeur dédaigneuse de la belle Diana. […] Les Dames de sa fuite lui peignent le danger de cette entreprise : cependant elle feint de plaisanter avec le Prince, & lui annonce qu’elle veut le faire changer de sentiment. […] En feignant de peindre Cintia, il peint avec enthousiasme tous les charmes de la Princesse, dit qu’il en est si fort frappé, qu’il croit les voir, & sort pour féliciter le Prince de Béarn de son bonheur.
Deuxième axiome : il doit peindre la réalité. […] Vous dites, par exemple, que le poète comique doit disparaître derrière ses personnages, et qu’il doit peindre la réalité. […] Est-il impossible de concevoir un genre de comédie où le poète, loin de peindre la réalité comme elle est, transporterait l’action dans un monde fantastique, donnerait à des idées abstraites une existence réelle, aux êtres réels une vie, en quelque sorte, idéale, un corps, une voix à des nuages, une constitution politique aux habitants de l’air ?
Marton peint à Damis leurs différentes manies, lui conseille de les flatter toutes l’une après l’autre : il sort. […] Vous savez, Madame, qu’une comédie angloise fort irréguliere (comme le sont la plupart des drames d’une nation d’ailleurs si riche) m’a fourni les caracteres que j’ai peints, & qui sont presque étrangers à nos mœurs ». […] Fatmé a parlé d’Almanzor à Zulime ; elle lui a peint sa tendre langueur ; elle l’annonce à l’amant, qui lui donne sa bourse & ses bijoux, en la priant de revoir Zulime, & de l’attendrir en sa faveur. […] Cidalise peint ainsi son époux : Votre pere !
Il faudrait peindre d’abord les habitudes grossières du peuple à cette époque, sa brutalité sensuelle, son langage cynique, sou égoïsme impudent qui le ravalait au niveau de la bêle : puis à côté de ce portrait vigoureux, il faudrait placer le portrait vivant de la classe bien élevée : là se rencontrent les sentiments délicats, la naïveté charmante, l’innocence et la pudeur dans leur expression la plus gracieuse. Corneille avait peint l’amour héroïque, Molière peignit l’amour aimable dans ses caprices, dans ses jeux, dans sa grâce, et jusque dans ses emportements. […] La poésie au contraire est le don de tout imiter, de tout sentir et de tout peindre. […] Cette muse charmante, il faut le dire, n’a chanté ni le monument, ni la statue, comme semblait le demander le programme, elle a fait mieux, elle a chanté Molière ; elle a dit en vers harmonieux dans un rythme varié et puissant les illusions, les souffrances, les talents de ce rare génie ; la passion cruelle qui fit le tourment de sa vie, et le charme de ses beaux ouvrages ; en un mot, elle a compris le poète, elle a peint sou âme, elle nous a donné l’homme tout entier. […] On a longtemps supposé que le duc de Montausier avait inspiré à Molière le caractère du Misanthrope, mais une étude plus approfondie de notre grand poète dramatique a prouvé qu’il s’était peint lui-même dans ce caractère.
On peut très bien peindre l’une à côté de l’autre, et d’une manière également plaisante, deux folies contraires. […] Le talent qui aspire à l’immortalité, doit s’exercer sur des sujets que le temps ne puisse jamais rendre inintelligibles, et peindre la nature humaine plutôt que les mœurs de tel ou tel siècle. […] C’était une idée originale que de peindre Ésope, cet esclave, cette ligure contrefaite, comme jouissant de la faveur de la cour. […] L’auteur connaissait par expérience la passion du jeu et la vie qu’elle fait mener ; aussi sa pièce est-elle un tableau d’après nature, peint avec force, quoique sans exagération. […] Il a peint la dissimulation des courtisans à l’égard des autres et à l’égard d’eux-mêmes ; en un mot, il a découvert avec une grande finesse tout le jeu secret des intrigues de cour.
Il a peint par des traits forts presque tout ce que nous avons de déréglé et de ridicule. […] Despréaux, que Molière, qui peint avec tant de beauté les mœurs de son pays, tombe trop bas, quand il imite le badinage de la Comédie italienne : Dans ce sac ridicule, où Scapin s’enveloppe,Despr.
Bien des gens disent que, pour peindre un vice, un ridicule, un travers, il faut suivre un homme qui en soit entiché, l’étudier jusques dans ses moindres gestes, & faire d’après cela son portrait, pour l’exposer sur la scene. […] La réponse de Préville est une leçon aussi bonne pour les auteurs que pour les acteurs : ils doivent d’ailleurs savoir que Zeuxis, voulant peindre une Helene, ne se contenta pas de prendre une seule belle femme pour modele, qu’il mit pour ainsi dire toutes les beautés d’Agrigente à contribution, qu’il copia ce que chacune d’elles avoit de plus parfait, & qu’il en composa son chef-d’œuvre. […] Ils peignent à eux deux le bon & le mauvais côté de la fureur poétique.
Ses comédies, bien lues, pourraient suppléer à l’expérience, non pas parce qu’il a peint des ridicules qui passent, mais parce qu’il a peint l’homme qui ne change point. […] Qu’est-ce qui égale Racine dans l’art de peindre l’amour? […] Chaque scène est un chef-d’œuvre : c’est une suite d’originaux supérieurement peints. […] Ce n’est donc pas seulement pour faire rire que Molière a peint son Misanthrope tel qu’il est; c’est pour nous instruire. […] A peine Orgon a-t-il parlé, qu’il se peint tout entier par un de ces traits qui ne sont qu’à Molière.
Imitons nos prédécesseurs dans les traits qui peignent la candeur de leur ame, & non dans ceux qui l’avilissent à nos yeux, comme ceux que je vais rapporter. […] Qu’on ne dise pas, pour excuser Regnard, qu’il a voulu peindre un étourdi ; M. […] Si les Auteurs se peignent, comme on le dit, dans leurs ouvrages, Dufresny étoit généreux, il faisoit à très bon marché le métier le plus lucratif. […] Il connoissoit la manie que Moliere avoit de se faire peindre en Empereur Romain, lui qui étoit détestable sous un habit tragique ; & c’est sur ce ridicule qu’il l’attaqua. […] Moliere qui, à très bon droit, occupe la premiere place dans le foyer de la Comédie Françoise, y est peint en Empereur Romain, avec une grande perruque : les Comédiens devroient bien lui donner un autre ajustement.
La tête est droite, la figure énergique, les yeux pleins de flamme : aussi peut-on conjecturer que cette toile a été peinte lorsqu’il était encore dans sa pleine vigueur, entre 1660 et 1665. […] Cette toile ne peut avoir été peinte qu’entre 1668 et 1672, lorsque la maladie dont souffrait alors Molière et un labeur toujours plus écrasant avaient ruiné ses forces et altéré profondément ses traits. […] Il était jaloux, et il peint toutes les sortes de jalousie, depuis celle qui caresse comme une flatterie, jusqu’à celle qui insulte et qui blesse. […] C’est encore de la jalousie qu’il s’inspire pour peindre ces délicieuses scènes de brouille et de raccommodement qui reviennent si souvent dans ses pièces. […] Ses ennemis profitaient naturellement, pour le peindre en laid d’une manière d’être qu’il exposait lui-même si complaisamment.
servira-t-elle à peindre le caractere de l’avare ? […] Je ne saurois comprendre pourquoi tous les Auteurs qui ont mis des joueurs ou des joueuses sur le théâtre, ne les ont pas peints dans le moment où ils ont les yeux fixés sur une carte qui décide de leur sort & de celui d’une famille entiere, leur joie ou leur désespoir peindroit leur passion avec le crayon le plus énergique. […] D’ailleurs si Madame Murer ne s’est pas suffisamment expliquée avant que de partir, si ses gestes, ses paroles, n’ont pas peint suffisamment son dépit & ses desseins, elle a tort ; & l’Auteur a bien plus de tort encore d’avoir préféré aux coups de pinceau frappants qu’auroit pu donner un personnage intéressé à l’action, les traits informes que tracent quelques gredins tout-à-fait étrangers à la piece. Si, au contraire, Madame Murer a assez bien peint les transports qui l’animent, & sa résolution violente, pour qu’on tremble de voir exécuter l’indigne assassinat du Comte, pourquoi nous rendre la même idée dans un tableau plus foible ?
Si toutes les personnes qui ont devancé le héros sur la scene doivent nous entretenir de lui ; si, après l’avoir vu, tout ce qui l’entoure & ce qui se fait autour de lui doit nous le rappeller ; il est bien plus essentiel que le caractere, une fois sur le théâtre, ne dise & ne fasse que des choses propres à continuer de le peindre. […] Ce n’est pas tout ; il faut que les discours & les actions du héros le peignent précisément tel qu’on l’a annoncé, ou qu’il s’est annoncé lui-même. […] Marianne peint à Frosine la peine qu’elle a d’abandonner un jeune homme charmant, dont elle est éprise, pour Harpagon. […] Dans tout ce qu’il a fait, dans tout ce qu’il a dit, nous lui avons toujours vu peindre l’avarice.
Moi je vous peins tel que vous êtes et tel que ‘vous êtes en train de devenir. […] Lorsque vous peignez des Héros, vous faites ce que vous voulez. […] Mais lorsque vous peignez les hommes, il faut peindre d’après nature. […] Ne peignez plus l’avare, le jaloux, le joueur, le glorieux ; peignez le juge, le médecin, le militaire, etc. […] Quand les hommes de cinquante ans peignent une jeune fille ils sont naturellement entraînés à peindre celle qu’ils auraient voulu avoir.
La comédie se plut à les peindre. […] Homme universellement recherché, il vit arriver à lui mille originaux qui semblaient vouloir lui épargner la peine de les aller trouver pour les peindre. […] Les Précieuses ridicules furent le premier tableau peint d’après nature, le premier qui représentât des personnages vrais et des mœurs réelles. […] Est-ce vous seulement qu’il a peints ? […] Non : il a peint tous les hommes, tous font leurs délices de ses ouvrages, et tous sont fiers de son génie.
Si l’Auteur se détermine à peindre le soupçonneux, il n’aura que des soupçons à mettre en action : s’il choisit je jaloux, il pourra mettre non seulement sur la scene tous les transports dont la jalousie est capable ; mais il pourra y placer encore toutes les craintes, toutes les fausses alarmes qui naissent dans la tête d’un soupçonneux, parcequ’un jaloux est toujours soupçonneux, & qu’un soupçonneux peut n’être pas jaloux. […] L’Auteur, me dira-t-on, a voulu peindre un Philosophe seulement dans la situation qu’il vous indique. […] Moliere ne s’est pas borné à peindre dans son Avare, l’Avare amoureux, l’Avare mauvais pere, l’Avare usurier ; son Harpagon est tout cela : il ne s’est pas contenté de saisir une seule branche de l’avarice, il les a embrassées toutes.
Je ne vous peindrai point les fêtes de cette soirée si brillante & si cruelle. […] Ces spectres que la Gouvernante peint à l’imagination de la Princesse, ce poignard qu’elle lui fait voir sous le chevet du lit, afin de lui persuader que le Roi l’a épousée pour la tuer la premiere nuit de ses noces, tout cela ne nous rappelle-t-il pas ces contes d’Ogre 51 avec lesquels les Bonnes amusent ou endorment les petits enfants ?
Je vais plus loin, je soutiens qu’il est des situations mieux peintes, des vices ou des ridicules mieux caractérisés par le monologue que par le dialogue. Le monologue que fait l’Avare, quand on lui a volé sa cassette, peint mieux son désespoir qu’un dialogue qui contiendroit à peu près les mêmes mots. […] son air se radoucit ; Il veut le relever, il l’embrasse, il sourit : Dans ses regards se peint l’indulgente tendresse...
Voilà l’Exempt qui sert certainement à bien peindre la scélératesse du Tartufe, & ce trait est divin dans un sujet où l’on attaque les imposteurs. […] Remarquons que lorsque Moliere a conduit ses dupes au point desiré, il peint avec diverses couleurs la façon dont ils expriment la rage qui les anime ; par ce moyen il évite la monotonie, & le plaisir de ses lecteurs est varié. […] La déclamation du premier, le monosyllabe du dernier, peignent également leur dépit, font le même plaisir au spectateur, & vont au même but par des chemins opposés.
Erreur accréditée par les Auteurs & les Acteurs, qui, privés des dons rares & précieux qu’il faut avoir reçus de la nature pour la peindre gaiement, & pour exciter la joie du public, n’osent avouer leur insuffisance, veulent jouer un rôle dans le monde, & feignent de suivre par raison une carriere où leur foiblesse seule les conduit. […] — « Cela prouve que ces pieces sont faites pour figurer avec grace sur la scene, puisque le théâtre est un cadre sous lequel les Auteurs ont droit de nous peindre la Nature dans toutes ses attitudes ». […] Le Poëte tragique, le Poëte comique doivent peindre la Nature, il est vrai ; mais l’art du premier consiste à la saisir dans ses instants de mauvaise humeur : l’art du second, dans ses instants de gaieté, & jamais dans ceux que la décence doit couvrir d’un voile. […] Les pieces que vous protégez avec tant de fureur, parcequ’elles sont plus faciles à jouer, ne sont qu’une affaire de mode qui ne peut durer long-temps : on a bientôt épuisé les situations romanesques, les reconnoissances, les oh, les ah, & tous les cris prétendus pathétiques : on a bientôt peint les hommes comme ils devroient être ; il faudra tôt ou tard revenir à votre pere nourricier, au genre que vous dédaignez, que vous ne jouez plus bien, & dans lequel vous serez bientôt détestables.
Ce sont de petits faits, mais ils peignent le caractère. […] Il leur fallut un comédien Qui mît à les polir sa gloire et son étude ; Mais, Molière, à ta gloire il ne manquerait rien, Si, parmi les défauts que tu peignis si bien, Tu les avais repris de leur ingratitude. […] Les comédies n’étaient alors que des tissus d’aventures singulières, où l’on n’avait guère songé à peindre les mœurs. […] Je veux vous faire peindre en Iroquoise, mangeant une demi-douzaine de cœurs par amusement. […] Ils peignaient au hasard des caractères chimériques.
Petitot, dans l’édition qu’il a donnée de Molière, a justement remarqué que le poète avait encore emprunté à la nouvelle de Scarron quelques-uns des traits les plus heureux dont il a peint la sensualité des faux dévots. […] L’un a peint les mœurs du siècle de Louis XIV, et l’autre les mœurs du siècle de Louis XV. […] Il a aussi dessiné un hypocrite, et il semble moins avoir voulu le peindre que critiquer celui de Molière. […] Ce grand poète, avec tout son talent, ne serait jamais venu à bout de mettre en scène un homme pieux, et de le peindre des couleurs qu’il a données à son Tartuffe. […] Dans le chef-d’œuvre de Molière toute méprise est impossible : avant de faire paraître son Tartuffe il emploie deux actes entiers à le peindre ; quand il entre, il est déjà connu ; quand il parle, on sait que c’est un misérable.
Qui peint mieux les Athéniens que les comédies d’Aristophane ? […] L’auteur comique peut donc reproduire d’anciens personnages sous d’autres couleurs, et peindre une seconde fois des figures qui ne sont plus les mêmes. […] Tu saurais peindre le courtisan, sans offenser la cour ; l’ambitieux, sans atteindre l’homme qui se dévoue au service de sa patrie ; le flatteur, sans outrager le sujet qui rend un hommage légitime à son prince.
Il n’avait, pour peindre le Misanthrope, qu’à étudier sa propre misanthropie. […] Il se moquait d’Arnolphe et riait de Sganarelle, et que de traits, pour les peindre, il empruntait à son propre caractère ! […] Et comme on lui sait gré de feindre l’hypocrisie pour la peindre avec une telle haine et un tel mépris ! […] Molière n’est-il point là peint de pied en cap ? […] C’est « l’acteur » que nous a peint Mignard.
Remarquons seulement que si le personnage à caractere doit, dans le courant de l’action, se peindre précisément tel qu’il est annoncé, il ne doit pas se démentir en terminant cette même action. […] « Aux traits dont vous peignez la charmante Lucile, « Je ne suis pas surpris de l’amour de mon fils.
Vous n’en retrouverez rien dans La Bruyère, qui, plus varié que Molière, a écrit sur tous les tons et peint toutes sortes de caractères. Sans doute on ne peut pas plus comparer La Bruyère à Molière qu’on ne compare le talent de peindre les caractères à celui de les faire agir et de faire sortir leurs traits de la situation où l’art sait les placer ; mais, supérieur à Molière par l’étendue, la profondeur, la diversité, la sagacité, la moralité de ses observations, il est son émule dans l’art d’écrire et de décrire, et son talent de peindre est si parfait, qu’il n’a pas besoin de comédiens pour vous imprimer dans l’esprit la figure et le mouvement de ses personnages. […] et comme elle peignait la tendresse !
Aussi les médecins, & les marquis, qu’il a peints plusieurs fois dans des attitudes diverses, ne sont-ils jamais la principale figure du tableau. […] On fut forcé de convenir qu’une prose élégante pouvoit peindre vivement les actions des hommes dans la vie civile ; & que la contrainte de la versification, qui ajoûte quelquefois aux idées, par les tours heureux qu’elle donne occasion d’employer, pouvoit quelquefois aussi faire perdre une partie de cette chaleur & de cette vie, qui naît de la liberté du stile ordinaire. […] Il a voulu y peindre le ridicule du faux bel-esprit & de l’érudition pédantesque. […] Mais les deux poëtes latins, plus uniformes dans le choix des caractéres, & dans la maniére de les peindre, n’ont représenté qu’une partie des mœurs générales de Rome. […] L’art caché sous des graces simples & naïves, n’y employe que des expressions claires & élégantes, des pensées justes & peu recherchées, une plaisanterie noble & ingénieuse pour peindre & pour développer les replis les plus secrets du cœur humain.
C’est ainsi que, de nos jours, quand le retour de l’ancienne maison de France imposa l’obligation de renier, de détester tout le passé, quand ce n’était pas assez de le mettre en oubli, qu’il fallait en avoir horreur, les romans de Walter Scott, où étaient peintes des mœurs inconnues, acquirent en France une vogue inouïe et contribuèrent au grand changement qui s’opéra alors dans les idées et dans la littérature. […] Ce fut cet amour idéal qu’il peignit dans L’Astrée, durant sa retraite, se rappelant la période de son amour où il était borné aux rêves de l’espérance et du désir.
. — Ton et langage de la bonne compagnie des gens peints par Corneille, dans sa comédie de Mélite. — Ton et langage de la société dissolue a la même époque. — Distinction entre différents genres de naïveté. […] Toutefois, cet ouvrage qui, selon Corneille, peint si naïvement la conversation des honnêtes gens, et qui par ce mérite obtint tant de succès, paraîtrait aujourd’hui un peu recherché.
Dans L’Avare, au contraire, Molière a peint un vice de tous les temps, de tous les pays, de toutes les conditions ; un vice inhérent à notre nature, et dont beaucoup d’hommes sont attaqués. […] Voilà les originaux que Molière a peints avec une vérité si amusante. […] Elles attaquent principalement les ridicules, mais comme d’abondantes sources de désordres et de vices ; elles peignent de mauvaises mœurs, mais pour combattre les travers qui les engendrent et les nourrissent : elles ne sont donc pas, elles ne peuvent donc pas être immorales. […] Ce n’est pas parce que la plaisanterie y est moins fine, la moquerie moins délicate et la gaîté plus facétieuse ; c’est parce qu’elle ne peint ni vice, ni travers, ni passion ; qu’elle n’est une censure ni de l’homme ou de la société, ni des caractères ou des mœurs. […] J’ai dit que la pièce de Pourceaugnac ne peignait ni la société ni les mœurs.
malheureux que vous êtes, laissez agir, laissez parler votre âme ; elle se peindra sur tous vos traits, elle dirigera tous vos mouvements, elle modulera toutes vos expressions. […] Ce mouvement subit de générosité, fût-il involontaire, peint, mieux qu’un long discours, un amant tout entier aux intérêts de son cœur ; et je félicite le comédien qui l’imagina. […] Il n’est pas de nation qui n’ait sur son théâtre un Misanthrope peint à plus grands traits que le nôtre. […] Les divertissements. — Ceux du premier acte sont bons, parce qu’ils nous peignent l’extravagance du héros. […] Les scènes. — Il n’en est pas une qui ne serve à peindre le rôle principal.
Prenons, pour le prouver, le moment intéressant où Pamphile, amoureux de l’Andrienne, peint les chagrins que lui a causé son pere, en lui ordonnant de se préparer à épouser une autre femme. […] Ses bords sont balustrés, & cent légers bateaux, Peints de blanc & d’azur, voltigent sur les eaux, Où, sans craindre le sort qui mene aux funérailles, Se donnent quelquefois d’innocentes batailles. […] Le style de Térence, toujours naturel, mais plus élégant, plus recherché, plus relevé que celui de Plaute, plus conforme à l’éducation des personnages distingués, sert à Moliere pour les peindre. […] Chaque personnage de Moliere se peint par sa diction, chacun de ses mots décele au spectateur ce qu’il est ; mais Moliere savoit bien que tant qu’il y auroit des faux dévots, des chasseurs, des médecins, des apothicaires, des femmes savantes, ils parleroient sur le même ton, & s’exprimeroient dans les mêmes termes.
Léandre reste avec son ami, lui dit qu’il veut éprouver le cœur de Julie, le charge de ce soin : Damon se défend, lui peint l’excès de sa folie, & cede enfin. […] Nérine peint à Julie les travers de Léandre ; Julie avoue qu’elle ne l’aimoit déja plus que par devoir. […] Mais le caractere de Cléon n’est peint pendant cinq actes que par des récits précipités & monotones : dans la piece angloise Timon acheve de se ruiner sous nos yeux, & ses générosités nous font aisément concevoir qu’il a pu dépenser des sommes immenses. […] Nous avons vu que le Comte de Tufiere est plus souvent suffisant, présomptueux, impertinent, que glorieux : par conséquent, Destouches, voulant nous donner simplement le portrait d’un Glorieux, a très mal fait de ne pas laisser à son modele ce qui, loin de peindre le caractere annoncé, pouvoit au contraire l’éclipser ; il a copié servilement : c’est tout ce qu’il auroit pu faire, s’il eût intitulé la piece Dufresne 24. Nous avons déja dit qu’un poëte, un peintre doivent chercher dans la nature entiere les traits convenables au dessein de leur tableau, & ne pas la peindre comme elle se présente dans un seul objet : nous citons en passant un exemple qui s’offre de lui-même pour venir à l’appui de cette vérité.
Il a sur votre face épanché des beautés Dont les yeux sont surpris, & les cœurs transportés : Et je n’ai pu vous voir, parfaite créature, Sans admirer en vous l’auteur de la nature, Et d’un ardent amour sentir mon cœur atteint, Au plus beau des portraits où lui-même il s’est peint. […] Cette exclamation d’Harpagon n’est-elle pas plus comique, & ne peint-elle pas mieux son caractere après les seuls mots de potages & d’entrées, qu’après une longue énumération de superfluités qui feroient dire la même chose à toute autre personne qu’un avare ? […] Ses cheveux étoient en désordre, ses pieds nus ; la douleur étoit peinte sur son visage, un torrent de larmes couloit de ses yeux, elle n’avoit que de méchants habits ; enfin elle étoit faite de maniere, que si elle n’avoit eu un fond de beauté à toute sorte d’épreuves, tant de choses n’auroient pas manqué de l’éteindre & de l’effacer.
Au Cid persécuté, Cinna doit la naissance, Et peut-être ta plume aux Censeurs de Syrrhus Doit les plus nobles traits dont tu peignis Burrhus. […] Présentez-en partout les images naïves ; Que chacun y soit peint des couleurs les plus vives.
Molière, nous l’avons dit, cherchait à tracer des caractères, et se souciait peu de peindre des individus ; il savait qu’un type isolé peut amuser, intéresser même, mais que le caractère seul .s’élève par sa généralité à la hauteur d’un enseignement. […] ...Que son dessein est de peindre les mœurs, sans vouloir toucher aux personnes.
L’Oncle, que l’Auteur nous peint comme un homme raisonnable, n’aspire qu’à rendre heureux un neveu qui n’est pas digne de l’être, & qui ne pouvoit faire qu’un personnage très vicieux. […] Si tu veux que je te parle franchement, & pour finir notre contestation, je te déclare que je ne vois ici aucun oiseau peint. […] Albert, qu’on ne nous peint pas comme un homme échappé des petites-maisons, peut-il se persuader que Crispin, un malheureux réduit au métier de valet, guérisse les folies les plus enracinées avec trois mots que lui apprit jadis un Juif ? […] Je ne comprends pas comment Regnard a pu s’écarter si fort de la nature en imitant une piece qui n’a que trop de ressemblance avec nos mœurs, & ne les peint que trop fidellement. […] Elise danse, chante, fait l’exercice devant le Colonel, qui est peint comme un poltron : il a peur & prend la fuite.
Une telle comédie ne représentait nullement les mœurs de l’époque où elle parut, et c’est sans doute un grand défaut ; mais ce qui, dans cette même pièce, place Molière fort au-dessus de son modèle et de ses contemporains, c’est le comique franc de plusieurs situations, c’est cette fécondité d’imagination qui renouvelle tant de fois des stratagèmes si souvent déconcertés, c’est surtout ce dialogue gai, rapide et naturel qui anime constamment la scène, et dans lequel chaque personnage se peint lui-même des couleurs qui lui sont propres. […] Fallait-il à Molière, pour lui enseigner à peindre les agitations de l’amour, d’autres maîtres que son cœur qui les éprouva toutes, et la nature qui n’eut aucun secret pour lui ?
Par exemple, avant-hier j’ai, sur votre toilette, Trouvé certain billet, où son ardeur parfaite Est peinte au naturel, quoiqu’avec beaucoup d’art. […] J’aime A voir adroitement peindre une flamme extrême, A la faveur du tour & des traits délicats Donner à deviner ce qu’on n’avoueroit pas.
Quelqu’un a dit que Desmarets avoit peint une folle comme on n’en voit point, ou qui n’existent que dans les petites-maisons ; & Moliere, une folle comme on en voit mille dans le grand monde. […] Moliere est un sage qui prend le ridicule sur le fait, & le peint avec autant de force que de vérité, pour en corriger ceux qui l’ont, ou pour en préserver ceux qui pourroient l’avoir un jour.
Sa vie était toute sédentaire ; son amusement dessiner ou de peindre. […] L’auteur a peint des folies, non des caractères.
Ce fut pendant son séjour à Paris, dans l’hiver de 1641, que le marquis de Montausier fit à Julie cette fameuse galanterie d’une guirlande peinte sur vélin in-folio par Robert et, à la suite de laquelle se trouvent toutes les fleurs dont elle se compose, peintes séparément, chacune sur une feuille particulière, au bas de laquelle est écrit de la main de Jarry, célèbre calligraphe et noteur de la chapelle du roi, un madrigal qui se rapporte à cette fleur.
C’est différent : au moins, vous avez une excuse ; Pleurez ; mais, croyez-moi, le rire vous va mieux : Laissez à Melpomène injurier les dieux, Apostropher le ciel d’une plainte importune, Quereller les destins et braver la fortune ; Vous, peignez la nature et l’homme tel qu’il est ; Qu’il s’amuse en voyant son bizarre portrait ; Tachez de corriger, mais surtout faites rire ; Rien ne vaut la gaîté ; l’espèce humaine en tire Des plaisirs toujours sûrs ; bien souvent la santé, Et presque autant de biens que de la Faculté L’on peut tirer de maux ; c’est dire assez, sans doute. […] Picard ; mais ayant à retracer dans un ouvrage que je me propose de publier incessamment les mœurs d’une époque qu’il a si bien peinte dans tous les siens, j’ai dû faire de son théâtre surtout une étude particulière, et c’est en l’approfondissant que j’ai de plus en plus apprécié l’excellence d’un talent fait pour honorer notre siècle.
[82, p. 127277] Molière ne s’est pas borné à peindre dans son Avare, l’Avare amoureux, l’Avare mauvais père, l’Avare usurier ; son Harpagon est tout cela ; il ne s’est pas contenté de saisir une seule branche de l’avarice, il les a embrassées toutes.
S’il manque quelque chose à la gloire de nos lettres sous Louis XIV, c’est d’avoir peint naturellement les femmes. […] À Molière la gloire d’avoir, malgré le siècle, vu et peint la femme telle qu’elle est ; d’avoir ôté de son immortelle parure de grâce tout ce qu’on y joignait alors de faux et d’emprunté ; d’avoir dit et montré ce qu’elle doit être pour accomplir son rôle humble et sublime parmi nous. […] Si Molière n’avait fait que combattre chez la femme le vice du siècle, et la peindre débarrassée de l’enveloppe luxueuse ou pédante dont elle s’affublait, ce serait déjà un titre de gloire.
Les nombreux personnages qui concourent à l’action de la pièce, ou dont les portraits seulement sont encadrés dans le dialogue, offrirent aux yeux des attitudes si naturelles, des formes si bien senties, des traits si bien modelés, qu’on voulut voir des individus peints avec ressemblance, où il n’y avait que des espèces représentées avec vérité, et qu’on chercha partout, à la cour comme à la ville, les originaux dont Molière avait pris les figures à leur insu pour les transporter et les distribuer dans sa composition. […] On voulut lui persuader que Molière l’avait peint dans son personnage principal. […] Le misanthrope, tel que l’a peint Molière, est entièrement dans les mœurs modernes. […] Bien que Molière, dans la farce du Fagotier, ne se soit proposé de peindre aucun ridicule de caractère et de profession, on ne peut s’empêcher de reconnaître, dans quelques scènes, l’intention de se moquer encore une fois de la médecine.
Le commun des hommes jouit des sentiments que la musique fait naître dans son cœur sans en rechercher les causes ; & le plaisir que les amateurs prennent à comparer le rapport des modes avec les situations qu’ils peignent par le son, ne vient qu’après coup ; c’est un plaisir réfléchi qui ne se fait sentir qu’en second. […] Les uns ne savent que copier ses détails les plus minutieux ; les autres ne la voient qu’en grand, ou montée sur des échasses : ceux-ci ne savent peindre que ses caprices & les monstres qu’elle enfante ; ceux-là ne la saisissent dans aucune de ses parties, ou ne peignent que les plus opposées au genre qu’ils ont pris ; tels sont les peintres, qui donnent un beau teint à Mars & des traits mâles à Vénus ; les comédiens qui jouent le rôle d’Achille avec les minauderies d’un fat, ou les emportements d’un petit-maître ; & le rôle d’un amant aimable avec les contorsions d’un démoniaque ; les poëtes tragiques qui font rire, & les comiques qui font pleurer. La nature est un modele posé au milieu d’une académie, chaque éleve doit se borner à peindre le côté que le modele lui présente de bonne grace & naturellement.
Quant à La Fontaine, que son amour pour la rêverie et son indifférence pour la fortune tinrent toujours loin des faveurs, qui, seul avant Fénelon eut au temps de Louis XIV le goût de la solitude et le talent, de peindre la nature, comme on veut bien convenir qu’il ne doit son génie qu’à lui-même, à ses goûts et à ses auteurs favoris, les vieux écrivains du XVIe siècle, il est inutile d’insister sur ce point. […] Pascal et Bossuet ont peint l’homme en général ; La Bruyère, ses contemporains. Que ses portraits, image fidèle et précieuse de la société du temps, soient des chefs-d’œuvre de vérité et de vie, nul ne le conteste ; mais qui a jamais songé à comparer les beaux portraits que Rigaud peignait à la même époque aux toiles inspirées de Lesueur et de Poussin ? […] Nous en étions ravis l’autre jour chez M. de La Rochefoucauld ; nous apprîmes par cœur celle du Singe et du Chat,… cela est peint ; et la Citrouille et le Rossignol, cela est digne du premier tome.
Un homme de bien est plus rare à trouver, plus difficile à peindre. […] Les traits qui peignent au vif les misères, les déconvenues, les inassouvissements de l’ambition y abondent. […] On ne peut imaginer Tartuffe, tel que le peint Molière, dans une autre maison que celle de l’inepte Orgon. […] Elle veut peindre des passions qu’elle prétend observer, mais qu’en réalité elle invente, et elle annonce qu’elle saura les corriger en riant. […] Quel moyen de peindre plaisamment tout cela et d’en tirer des effets comiques ?
[85, p. 129-130] Molière peint dans son Misanthrope, acte 2, scène 4, sous le nom de Timante279, un monsieur de St-Gilles qui était un homme de la vieille cour, et d’un caractère singulier.
Mais toutes ses lamentations, loin de nous toucher, produisent un effet contraire, parceque nous nous peignons encore Harpagon allant dérober l’avoine à ses chevaux, ou prêtant à usure. […] Il est dans cette scene une infinité de termes qui n’ont certainement pas été créés pour l’amour profane, qui sont placés d’autant plus adroitement, qu’ils peignent bien le caractere de celui qui les prononce.
Mais quand il peint les grands vices, se contente-t-il de les condamner dans ce qu’ils ont d’évidemment condamnable, et d’exprimer la morale du code ; ou bien son esprit profond sait-il joindre à cette peinture des traits qui prouvent qu’il les hait plus vigoureusement que le vulgaire, et qu’il veut qu’on en soit choqué, non-seulement dans leur développement monstrueux, mais encore dans leur naissance imperceptible et dans leurs conséquences éloignées, presque indifférentes à tout autre qu’au véritable homme de bien ? […] Si jamais l’adultère a été peint tel qu’il est, et non tel que le poétise Mme George Sand, c’est dans les scènes inimitables de Tartuffe suborneur74. […] « Comme la fausse dévotion tient en beaucoup de choses de la vraie..., comme les dehors de l’une et de l’autre sont presque tous semblables, il est… d’une suite presque nécessaire que la même raillerie qui attaque l’une intéresse l’autre, et que les traits dont on peint celle-ci défigurent celle-là… Et voilà ce qu[est arrivé lorsque des esprits profanes… ont entrepris de censurer l’hypocrisie, non point pour en réformer l’abus..., mais pour faire une espèce de diversion dont le libertinage pût profiter, en… faisant concevoir d’injustes soupçons de la vraie piété par de malignes représentations de la fausse.
Les français rougiront un jour De leur peu de reconnaissance ; Il leur fallut un comédien Qui mit à les polir sa gloire et son étude ; Mais Molière à ta gloire il ne manquerait rien, Si parmi les défauts que tu peignis si bien, Tu les avais repris de leur ingratitude.
Personne n’a jamais mieux connu les ridicules, & ne les a peints avec tant de force & de vérité.
Les meilleurs Peintres ont toujours peint en petit les Graces & l’Amour. […] Je ne le rapporterai pas, mais j’essaierai de peindre ce Philosophe singulier par des anecdotes qui, en amusant le lecteur, feront bien mieux connoître le cœur, l’esprit, les sentiments du héros.
Juan, dans laquelle Molière avait peint, avec trop d’énergie peut-être, la scélératesse raisonnée de son héros, éleva les clameurs des hypocrites et des faux dévots.
Molière, en effet, n’avait peut-être pas encore peint un travers aussi commun en France, et, pour ainsi dire, aussi national. […] Le Bourgeois gentilhomme est donc un drame d’une composition toute particulière, et qui pourrait même sembler vicieuse, si, dans ces deux premiers actes, où la véritable action n’est pas même entamée, et où le personnage principal ne fait, en quelque sorte, que se montrer, Molière, en faisant parler seulement son héros, ne réussissait à le peindre aussi bien que s’il le faisait agir, et ne nous préparait merveilleusement, par toutes les sottises qu’il lui fait dire, à toutes les folies que bientôt il lui fera faire. […] Aristote veut qu’aucun personnage tragique ne soit absolument vertueux ; et ce devait être la première loi d’un art qui a pour objet de peindre la nature humaine. […] Tirée presque entièrement du Phormion, la pièce se sent de son origine : elle peint des personnes et des mœurs plus anciennes que modernes.
Voici comme il se peint : «Zelmis est un cavalier qui plaît d’abord; c’est assez de le voir une fois pour le remarquer; et sa bonne mine est si avantageuse, qu’il ne faut pas chercher avec soin des endroits dans sa personne pour le trouver aimable; il faut seulement se défendre de le trop aimer. » Passe pour l’éloge, puisqu’il faut qu’un héros de roman soit accompli; mais sa bonne mine, qui est si avantageuse, et les endroits de sa personne ne sont pas une prose digne des vers du Légataire et du Joueur. […] Il a peint d’après nature, et toutes les scènes où le joueur paraît sont excellentes. […] Il a peint dans cette pièce des originaux particuliers au pays de la chicane et de la plaidoirie, la science approfondie des procès, et les haines domestiques et invétérées qu’ils produisent. […] Ses pièces même les plus agréables, celles où il a peint des bourgeois et des paysans, ont toutes un air de ressemblance.
Molière avait, pour son propre compte, expérimenté la jalousie, quoiqu’il ne fût pas encore marié : il voulut peindre tous les tourments de cette sombre passion. […] Molière voulait peindre enfin largement les travers de la haute société, il fit le Misanthrope, sa plus belle création. […] Adraste, après avoir perdu son temps à donner des sérénades sous les fenêtres de sa belle, sans avoir pu entrer dans le logis, apprend que don Pèdre veut faire peindre Isidore ; le peintre est de ses amis ; il se fait envoyer à sa place chez don Pèdre, car il sait peindre ; il manie le pinceau contre la coutume de France, qui ne veut pas qu’un gentilhomme sache rien faire ; Molière n’omet aucun trait de mœurs; Adraste déclare sa tendresse à Isidore, qui ne balance pas entre un vieux, et un jeune amant. […] L’Eté des Coquettes, le Retour des Officiers, et quelques autres pièces de Dancourt peignent un côté des mœurs du siècle de Louis XIV. […] Il est un monde qu’il a peint de main de maître, et dont nous n’avons pas encore parlé.
— On assure que Molière s’est peint dans Ariste ; et l’éducation que préconise ce bonhomme est celle qu’il a donnée à sa femme, car il l’a élevée lui-même… — Bonne précaution, encore que Scarron la déclare inutile Mais que pensez-vous du fait ? […] C’est encore Molière qui rouvre le quatrième acte ; et, tout entier à son rôle, il nous peint Arnolphe rongeant son frein, jaune de bile, tantôt poussant de pitoyables soupirs, tantôt crossant du pied, cherchant où décharger son courroux, et à chacune de ces inflexions plaisantes, et de ces brusques changements d’intonation, où il excelle, et que ses rivaux traitent d’affectation, la gaîté se communique et s’accroît. […] Cela n’a pas empêché de soutenir qu’il s’y était peint ; et là encore, comme pour le Misanthrope, je rencontre une théorie courante, et qui est chose sacrée pour certains admirateurs de Molière, de très bonne foi d’ailleurs. […] Il y a quelque temps, je voyais dans un roman de Claretie, d’ailleurs intéressant, Le troisième dessous, le récit de la mort d’un grand acteur, et ce grand acteur, au moment suprême est peint rassemblant ses forces défaillantes pour donner à son fils, acteur aussi, une leçon sur Arnolphe ; il lui apprend à le jouer au tragique, à quoi la circonstance l’aide beaucoup ; il meurt ensuite, extrêmement satisfait. […] Il l’a peint tout bouffi de vanité, se débaptisant après la quarantaine pour se faire appeler M. de la Souche il lui a donné des prétentions au bel air, et quelque esprit, dont il use comme Un sot, car cela se voit.
Pour bien peindre les gens vous êtes admirable. […] On y promene le spectateur dans une galerie de portraits, faits, à la vérité, de main de maître, mais qui peuvent se transporter, se retrancher même au gré de l’acteur, & qui nous peignent des personnes avec lesquelles il est très inutile de lier connoissance, puisque la plupart ne doivent entrer pour rien dans la piece. […] C’est à eux à la peindre sur leur visage, & à motiver par-là leur départ précipité.
« On vous a peint l’amour de rayons odieux. « Voyez-le tel qu’il est : il s’est peint dans mes yeux : « Ils vous disent : Je vous adore : « Mon cœur vous le dit encor mieux... » Eraste.
C’est le fond & non l’écorce qu’un Poëte comique doit peindre. […] Si à travers les nuages épais de la dissimulation il parvient à découvrir des vices, on ne lui permettra pas de les peindre au naturel.
Ce trait seul vaut toute la scene, parcequ’il peint le peu de valeur de l’art par la misere de celui qui le montre. […] Le Ciel, à ta naissance, Répandit sur tes jours la plus douce influence ; Tu fus, je crois, pêtri par les mains de l’Amour : N’es-tu pas fait à peindre ? […] Celle de Regnard est plaisante, mais celle de Moliere l’est autant : elle a de plus le mérite, comme nous l’avons déja dit, de servir à la piece, puisque les coups de bâton que Maître Jacques reçoit de l’Intendant amenent une infinité de choses, au lieu que la scene de Regnard ne sert qu’à peindre un mêlange confus de poltronnerie, d’extravagance & d’invraisemblance.
De cette passion la sensible peinture Est pour aller au cœur la route la plus sûre : Peignez donc, j’y consens, les héros amoureux; Mais ne m’en formez pas des bergers doucereux. […] Soixante mille spectateurs y purent trouver place et même s’asseoir, abrités, comme ceux de Bourges, contre les intempéries ou contre l’ardeur du soleil, par des charpentes et des toiles, « tant bien et excellemment peintes d’or, d’argent, d’azur et autres riches couleurs, qu’impossible est de le savoir réciter. » Vous vous rappelez peut-être, Messieurs, ce qui, dans ce théâtre d’autrefois, correspondait à ce que nous appelons aujourd’hui la scène. […] Dieu créait alors le Jour et la Nuit : « Adoncques se doit montrer un drap peint, c’est assavoir la moitié toute blanche et l’autre noire. » Bientôt arrivait Noé, puis le Déluge. […] Je ne prétends donc point chercher ce qu’aurait produit notre génie dramatique si, au lieu de raviver la cendre d’Agamemnon ou la poussière des Sosie et des Dave, il se fut consacré à perpétuer les souvenirs héroïques de l’histoire nationale ou à peindre les mœurs de notre société à ses divers âges.
Ces divers ridicules étaient peints avec trop de vérité et de vivacité dans La Critique, pour que ceux qui avaient servi de modèles, reconnus par tout le inonde, ne se reconnussent pas eux-mêmes, et n’en devinssent pas plus furieux contre l’auteur. […] Connaissant tout l’avantage de l’attaque sur la défense, il songe moins à parer les coups de ses ennemis qu’à leur en porter lui-même ; il ne perd pas le temps à prouver froidement qu’ils ont eu tort en le critiquant, il fait voir qu’ils ne pouvaient avoir raison, tant leur esprit est faux, bizarre, inconséquent et rempli d’absurdes préventions ; ils ont voulu chasser L’École des femmes du théâtre, il les y traduit eux-mêmes ; ils n’ont pas voulu rire à cette pièce, il fait rire d’eux, en les peignant au naturel : ce n’est pas la vengeance d’un auteur entêté de son mérite et qui veut en convaincre les autres ; c’est celle d’un artiste, d’un homme de génie, qui peint gaiement ses ennemis ou plutôt ceux de son art, et qui pense que le meilleur argument en faveur de son talent méconnu est d’en donner une nouvelle preuve. […] Pour juger des grâces de sa personne, et des charmes de son esprit, il faut lire le portrait que Cléonte fait de sa maîtresse dans Le Bourgeois gentilhomme ; tous les auteurs du temps prétendent que Molière y a peint sa femme sous le nom de Lucile, et cela est fort vraisemblable. […] Ce portrait est mal peint, peut-être un peu chargé ; mais on est fondé à croire qu’il ne manque pas de ressemblance. […] On peut dire que, dans la vaste galerie où Molière a peint les folies humaines, la scène du Mariage forcé, et celle de L’Amour médecin, sont deux pendants admirables, où se trouve retracée l’histoire entière des demandeurs et des donneurs de conseils.
Ce ridicule n’eût pas été sensible dans un rang trop bas ; pour faire effet sur la scène comique, il fallait que sur le choix du personnage, il y eut assez de distance entre l’état dont il veut sortir et celui auquel il aspire, pour que le seul contraste des manières propres à ces deux états peignît sensiblement, dans un seul point et dans un même sujet, l’excès du ridicule général qu’on voulait corriger. […] Il a voulu y peindre le ridicule du faux bel esprit et de l’érudition pédantesque. […] « Au mois de novembre de la même année 1670, que l’on représenta Le Bourgeois gentilhomme à Paris, le nombre prit le parti de cette pièce ; chaque bourgeois y croyait trouver son voisin peint au naturel ; et il ne se lassait point d’aller voir ce portrait. Le spectacle d’ailleurs, quoique outré, et hors du vraisemblable, mais parfaitement bien exécuté, attirait les spectateurs ; et on laissait gronder les critiques, sans faire attention à ce qu’ils disaient contre cette pièce. » On prétend que Molière a peint le caractère du Bourgeois gentilhomme d’après une personne qui avait à peu près le même ridicule : mais lorsque l’on veut vérifier cette prétendue anecdote, on nomme vingt personnes différentes ; ce qui engage à croire que Molière n’a eu que des vues générales en composant ce personnage. […] Pour se convaincre pleinement que Molière a voulu peindre Ménage sous le nom de Vadius, il ne faut que lire la scène où il fait paraître ce savant ; ses ouvrages mêmes y sont désignés.
Il faut en annonçant les personnages peser sur le caractere principal, l’humeur, le ridicule, l’adresse de chacun d’eux, & peindre avec des couleurs plus marquées le côté par lequel on doit le voir plus souvent. […] D’après ce que nous venons de dire, il est clair qu’il ne faut pas peindre un personnage avec un caractere ou des nuances qu’on ne doit pas lui voir dans le courant de la piece. […] Ne vaudroit-il pas mieux qu’il employât le temps à nous peindre les maux qu’on essuie au service d’un brelandier ?
Son esclave Parmenon lui peint l’affront que sa concubine lui a fait en lui fermant la porte au nez, pour mieux traiter le Capitaine. […] Le Chevalier est amoureux de Zaïde, il la suit & peint son amour à Frontin, qui lui promet de l’habiller en muet, de l’introduire chez la Comtesse à la place de Simon, & lui jure encore de faire servir ce déguisement à l’unir avec Zaïde, de l’aveu même de son pere. […] Ce qui prouve que la véritable Thalie, amie des bienséances & de l’honnêteté, a sa façon de voir la nature, & sur-tout de la peindre.
En faisant l’extrait de cette derniere piece, j’aurai soin de transcrire les détails qui ne sont point dans la Françoise, & qui peignent le génie Anglois. […] Dans cet acte l’Auteur peint au naturel l’ame de Henri IV, celle d’un Ministre digne de lui, & les cabales auxquelles les plus grands hommes sont exposés. […] On se met à table, on boit à la santé du Roi, on chante des couplets qui lui peignent l’amour de ses sujets : il répand des larmes de joie.
Scène de concetti, où Lelio peint son amour à Fabio en feignant de connaître une dame qui l’aime tendrement. […] Fabio en est fort surpris, et s’étonne de voir son père rire ainsi au moment où il lui annonce un combat qu’il lui peint si terrible. […] Peint en 1671.
Moliere n’est pas sujet à ce contre-tems : nous savons à qui il en veut, & nous sentons facilement s’il peint bien le ridicule de nôtre siecle ; rien ne nous échape de tout ce qui lui réüssit. […] Chapelle, qui le croyoit être au dessus de ces sortes de choses, se railla de ce qu’un homme comme lui, qui sçavoit si bien peindre le foible des autres hommes, tomboit dans celui qu’il blâmoit tous les jours, & lui fit voir que le plus ridicule de tous étoit d’aimer une personne qui ne répond pas à la tendresse qu’on a pour elle.
Je le sais très bien ; mais les gens du bel air voudroient qu’un comique les plaçât sur la scene, moins tels qu’ils sont, que tels qu’ils veulent paroître ; qu’il ne s’attachât qu’aux mines, aux grimaces, & ne dévoilât pas le fond du cœur ; qu’il peignît ces travers, ces ridicules qu’on a érigés en agrément ; & non ces vices que l’éducation, que la politesse masquent, mais qu’elles ne cachent pas à un observateur profond. […] L’on pourra m’objecter, peut-être, que du temps de Thomas Corneille, le beau monde étant moins difficile sur les bienséances, l’Auteur devoit le peindre tel qu’il étoit ; que s’il eût travaillé dans ce temps-ci, son intrigue auroit été préparée & filée avec toute la décence, toutes les bienséances dignes du rang de ses intrigants, & d’un siecle aussi délicat, aussi civilisé que le nôtre.