Le jour où Molière peignit les jalousies d’Alceste, il souffrait d’un mal dont plusieurs souffraient avec lui, et, depuis deux cents ans, aucun de ceux qui ont aimé comme Alceste n’a entendu sans émotion ses reproches à Célimène. […] La Bruyère a peint l’hypocrite cherchant à parvenir, Molière l’hypocrite parvenu. […] Jamais il n’a peint d’une manière aussi complète la société de son temps : marquis ridicules et vaniteux, prudes hypocrites et doucereuses, poètes pédants et affectés, coquettes gracieuses et médisantes, hommes de société polis et de bon ton, presque tous les types que Molière a empruntés à son époque s’y sont donné rendez-vous; sans parler de cette multitude de portraits touchés en passant avec un si rare bonheur, et qui augmentent la richesse et l’intérêt de cette grande peinture de mœurs : Le Misanthrope est presque, à lui seul, un livre des Caractères. […] C’est lui qui nous a peint Macette, déguisant les bouillons de son âme, et enveloppant sa flamme d’un long habit de cendre; lui qui a tracé le portrait de ce poète dont les vers sont payés par de bons bénéfices, et dont le génie en travail Méditant un sonnet, médite un évêché ; lui qui nous a décrit ce potage D’où les mouches à jeun se sauvaient à la nage ; lui qui nous a parlé de cette porte basse par laquelle il ne put entrer qu’en trois doubles plié ; lui qui a décrit cet ivrogne dont le nez prêchait la vendange ; lui qui s’est peint dans ces vers souvent cités : Un de ces jours derniers, par des lieux détournés, Je m’en allais rêvant, le manteau sur le nez, L’âme bizarrement de vapeurs occupée, Comme un poète qui prend les vers à la pipée. […] Au moment où, à la suite de longues et secrètes luttes, il allait quitter le théâtre pour retourner à Dieu, il peignit, dans Phèdre, des passions et des remords dont la souveraine énergie nous empêche de songer à des bienséances, que pourtant le poète observe toujours.
Quant à l’Alceste du Misanthrope, si ce n’est pas là Molière tout entier, quoi de plus probable que, déjà trompé, mais toujours épris et plein de pardons, il ait peint dans Alceste ses emportements et son indulgence ? […] Tout ce que Cléante dit du faux dévot, Alceste des méchants, Chrysale du bel esprit, Célimène, qui a son bon côté, des sots qui lui font la cour ; tout ce qui sent la haine des méchants, le mépris des gens à la fois malhonnêtes et ridicules, l’amour du bien, du naturel, du vrai ; tout ce qui est, soit une maxime de devoir, soit un conseil de bienveillance, tout cela est sorti du cœur de Molière ; et tel est, sous ce convenu de l’art des vers, le tour naïf, la facilité, le feu, l’entraînement de ce langage, qu’il semble entendre Molière lui-même, et qu’au plaisir de voir des personnages peints au vrai, se joint je ne sais quelle affection tendre pour celai qui les a créés.
Il ne conçoit ni ne peint l’abstraction romanesque de l’homme qui n’a rien à faire qu’à suivre l’appât du plaisir ou la pente de la sensibilité : ses conceptions, si artistiques qu’elles soient, conservent toujours quelque chose de pratique.
C’est faux ; le poète est là en opposition formelle avec la raison et avec lui-même, quand il peint l’amour si beau693, le mariage si excellent694, et qu’il ne représente jamais une famille honnête ni heureuse, où les parents aiment leurs enfants avec intelligence et dévouement, où l’expérience et l’âge aient raison contre la fougue des passions juvéniles.
Il leur falloit un comédien Qui mit à les polir son art et son élude : Mais, Molière, à la gloire il ne manquerait rien, Si, parmi leurs défauts que tu peignis si bien, Tu les avois repris de leur ingratitude.
Autrefois était riche celui qui mangeait des entremets, qui faisait peindre alcôves et lambris, qui jouissait d’un palais à la ville et d’un palais à la campagne, et qui finissait par mettre un duc dans sa famille. […] C’en est fait, pour longtemps du moins, de la gloire des chefs-d’œuvre de ce beau siècle dont mademoiselle Mars était l’interprète ; c’en est fait de cette représentation fidèle des mœurs, des passions et des élégances d’autrefois ; nous retombons, en plein vaudeville, de toutes les hauteurs de la comédie ; de l’Œil-de-Bœuf nous revenons à la Chaussée-d’Antin ; du Versailles de Louis XV nous redescendons dans le faubourg Saint-Honoré ; trop heureux si nous ne sommes pas obligés de rétrograder jusqu’aux duchesses fraîchement peintes de la rue Notre-Dame-de-Lorette, jusqu’aux marquises de la rue du Helder !
La société de la cour allait former la société dévote que La Bruyère a si bien peinte.