Il a fait bien plus, il m’a tellement persuadé, que je crois qu’un bon père de famille est obligé en conscience de faire banqueroute au moins une fois en sa vie, pour l’avantage de ses enfants. […] Mais, dans mes grandes villes, il y a d’honnêtes gens, fort accommodés, qui prêtent sur de la vaisselle d’argent aux enfants de famille au denier quatre57, quand ils ne trouvent point à placer leur argent au denier trois.
Un tel caractère serait à peine supportable, s’il était le moteur de grands événements tragiques ; mais qu’en faire, lorsqu’il ne produit que de petites tracasseries et du mécontentement dans l’intérieur d’une famille ? […] L’essentiel n’est pas, selon lui, la peinture des caractères et des situations, mais celle des différentes classes de la société et des relations de famille, afin que cette peinture puisse servir de modèle aux spectateurs qui sont placés dans les mêmes classes, ou qui entretiennent les mêmes relations. […] L’écrit dans lequel il sort le plus de la mesure, est une production choquante de sa jeunesse, où il cherche à renverser tout le système tragique des Français ; il est déjà moins violent dans les discours qui accompagnent Le Fils naturel, et enfin il est presque modéré dans le traité ajouté au Père de famille. […] En revanche, il nomme Le Père de famille, une pièce excellente, mais il oublie de motiver son jugement.
L’Église prétendait qu’à elle seule appartenait le privilège de défendre la vraie religion ; mais le monde répondait que, toute question de piété mise à part, la famille, les intérêts et l’honneur étant menacés par la licence et la cupidité déguisées sous un manteau sacré, il y avait là des intérêts purement humains qui avaient le droit de se défendre par des armes profanes. […] C’est pourquoi la comédie réclame impérieusement son droit ; car elle n’admet pas de prescription ni d’accommodement pour ce que l’on peut appeler en morale « les lois existantes », c’est-à-dire le droit humain, le droit des familles et des propriétés. […] Or la critique de La Bruyère va jusque-là : « S’il se trouve, dit-il, un homme opulent à qui il a su imposer et dont il est le parasite, il ne cajole ; pas sa femme… il ne s’insinue jamais dans une famille où il y a à la fois une fille à pourvoir et un fils à établir… il en veut à la ligne collatérale. » Je maintiens que, si ces critiques étaient justes au fond, il n’y aurait pas d’optique théâtrale qui pût justifier Molière d’aussi fortes exagérations. […] Sans doute Tartuffe n’a pas dû choisir exprès une famille qui rendait ses visées bien plus difficiles et plus audacieuses ; de plus, il n’a pas dû se proposer dès le premier jour de séduire la femme, d’épouser la fille, et de faire chasser et déshériter le fils. […] » C’est le propre de la fausse dévotion et du cagotisme stupide de sacrifier la famille aux prétendus intérêts de Dieu, et Molière a saisi avec génie et exprimé dans des vers admirables ce trait profondément vrai : Et je verrais mourir frère, enfant, mère et femme.
Les égards que je dois à toute ma famille, L’intérêt que je prends à l’honneur de ma fille, M’oblige à vous donner un éclaircissement Quand j’ai mille raisons d’en user autrement. […] Si cela est, voilà Baron imitateur dans un genre à-peu-près égal à Destouches, lorsque celui-ci fait entrer dans le Philosophe marié, son portrait, celui de sa famille, & les circonstances de son mariage. […] Le Théophraste François se trompe : le caractere d’un homme efféminé, qui passe son temps à se parer pour séduire des femmes, qui se fait une gloire de porter le trouble dans leur cœur & de les afficher, qui croit établir sa gloire sur le déshonneur de vingt familles ; un tel personnage, dis-je, pouvoit être pendant cinq actes très utile à la correction des mœurs.
Mais avec quelles couleurs ne traça-t-il pas le tableau touchant d’une famille ruinée par la scélératesse d’un imposteur, qui paie de la plus noire ingratitude les bienfaits les plus signalés ! Quelle impression n’éprouve-t-on pas à la lecture ou à la représentation de ce chef-d’œuvre ; qui n’est pas ému, attendri au moment où un vil dénonciateur plonge une famille entière dans un abîme de maux !
Sa famille qui le destinoit à la charge de son pere, en obtint pour lui la survivance ; mais la complaisance qu’avoit euë son grand-pere, de le mener souvent à l’hôtel de Bourgogne, ayant déjà commencé à développer en lui le goût naturel qu’il avoit pour les spectacles, il conçut un dessein fort opposé aux vûës de ses parens ; il demanda instamment, & on lui accorda avec peine, la permission d’aller faire ses études au collége de Clermont. […] Ces deux familles étoient établies sous les piliers des halles. […] Cependant sa famille m’a si fortement assûré du contraire, que je me crois obligé de dire que Moliere fit son droit avec un de ses camarades d’études ; que dans le tems qu’il se fit recevoir avocat, ce camarade se fit comédien ; que l’un & l’autre eurent du succès, chacun dans sa profession ; & qu’enfin, lors qu’il prit fantaisie à Moliere de quitter le barreau pour monter sur le théatre, son camarade, de comédien, se fit avocat. […] Son nom de famille étoit Mignot.