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140. (1882) Molière (Études littéraires, extrait) pp. 384-490

Pour clore ce débat, disons donc que l’artiste doit avoir pleine liberté de peindre fidèlement toutes les formes de la nature humaine, comme le savant de poursuivre toutes les vérités avec une souveraine indépendance. […] Quand son dépit va jusqu’à proscrire les livres, Molière ne veut donc point célébrer l’ignorance, mais peindre un bourgeois prosaïque, et un mari comme il s’en fait tous les jours aux bureaux de l’état civil178. […] Le misanthrope que peint La Bruyère (ch. […] Il se peint dans cette profession de foi : Les hommes, la plupart, sont étrangement faits : Dans la juste mesure on ne les voit jamais. […] Il est clair que Molière ne trace plus un portrait quand il peint le soupirant.

141. (1740) Lettres au Mercure sur Molière, sa vie, ses œuvres et les comédiens de son temps [1735-1740] pp. -89

Qui mît à les polir son art et son étude ; Mais, Moliere, à ta gloire il ne manqueroit rien, Si, parmi leurs défauts que tu peignis si bien, Tu les avois repris de leur ingratitude. […] Paris en jugea moins favorablement ; il la vit132 séparée des ornemens qui l’avoient embellie à la Cour, et, comme le spectateur n’étoit ni au même point de vûe, ni dans la situation vive et agréable où s’étoient trouvés ceux pour qui elle étoit destinée, on ne tint compte à l’Auteur que de la finesse avec laquelle il dévelope quelques sentimens du cœur, et de l’art qu’il employe pour peindre l’amour propre et la vanité des femmes. » Cette piece fut donnée à Paris au mois de novembre suivant, et fut jouée 24 fois133 de suite ; la recette monta à 15,2oo livres. […] Mais les deux poètes latins, plus uniformes dans le choix des caractères et dans la maniéré de les peindre, n’ont représenté qu’une partie des mœurs générales de Rome. Le poète françois a non seulement exposé sur la scène les vices et les ridicules communs à tous les âges et à tous les pays, il les a peints encore avec des traits tellement propres à sa nation, que ses comédies peuvent être regardées comme l’histoire des mœurs, des modes et du goût de son siècle ; avantage qui distinguera toujours Moliere de tous les auteurs comiques.

142. (1900) Quarante ans de théâtre. [II]. Molière et la comédie classique pp. 3-392

Alceste n’est pour lui qu’un désagréable original, qui ne valait guère la peine d’être peint, n’étant qu’une assez peu plaisante exception. […] Elle est telle que l’a peinte Gérard dans son tableau : quinze ans à peine, le regard vague et ravi de l’innocence ; une enfant qui ne comprend ! […] Molière n’a pas prétendu peindre Cotin. […] Il peignait des types. […] Il a peint, sous ce nom, le faux bel esprit intrigant et maniéré.

143. (1730) Poquelin (Dictionnaire historique, 4e éd.) [graphies originales] pp. 787-790

Moliere n’est pas sujet à ce contre-tems : nous savons à qui il en veut, & nous sentons facilement s’il peint bien le ridicule de notre Siecle : rien ne nous échape de tout ce qui lui réussit. […] Chapelle, qui le croyoit être au dessus de ces sortes de choses, se railla de ce qu’un homme comme lui, qui sçavoit si bien peindre le foible des autres hommes, tomboit dans celui qu’il blâmoit tous les jours, & lui fit voir que le plus ridicule de tous étoit d’aimer une personne qui ne répond pas à la tendresse qu’on a pour elle.

144. (1886) Molière et L’École des femmes pp. 1-47

On a dit que Molière s’était peint dans Alceste, ou tout au moins qu’il y avait mis la meilleure part de lui-même ; on a ajouté qu’il avait dû souffrir de la charge humiliante qu’il remplissait auprès du roi ; on a rappelé qu’il avait eu à supporter plus d’un procédé injurieux de la part des courtisans ; et alors ce n’est plus Alceste qui est républicain, c’est Molière. […] Du rapprochement que je viens de faire entre Arnolphe et George Dandin, je ne veux tirer qu’une conclusion qui me paraît évidente et décisive : Molière nous a peint deux faiblesses, deux ridicules, deux personnages qui se mettent dans leur tort, l’un devant la nature, l’autre devant la société.

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