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21. (1861) Molière (Corneille, Racine et Molière) pp. 309-514

Ce petit bout d’estime que, du haut de sa grandeur, le poète nous témoigne encore, ne trahirait-il pas quelque reste d’humaine faiblesse ? […] Elle est bien simple la poétique de Molière ; mais elle n’est ni étroite ni superficielle; elle est humaine. […] Mais le cœur humain est si riche en inconséquences et en bizarreries ! […] Ces deux tendances ne peuvent ni l’une ni l’autre être poussées à l’extrême; mais elles sont humaines l’une et l’autre. […] Le comique humain est le seul que Molière ait connu.

22. (1686) MDXX. M. de Molière (Jugements des savants) « M. DXX. M. DE MOLIÈRE » pp. 110-125

Il faut convenir que personne n’a reçu de la Nature plus de talents que M. de Molière pour pouvoir jouer tout le genre humain, pour trouver le ridicule des choses les plus sérieuses, et pour l’exposer avec finesse et naïveté aux yeux du public. […] L’Homme ennemi du Genre humain, Le Campagnard qui tout admire N’ont pas lu tes Écrits en vain : Tous deux s’y sont instruits en ne pensant qu’à rire. […] L’autre fougueux Marquis lui déclarant la guerre Voulait venger la Cour immolée au Parterre, Mais sitôt que d’un trait de ses fatales mains La Parque l’eût rayé du nombre des Humains, On reconnut le prix de sa Muse éclipsée.

23. (1772) De l’art de la comédie. Livre second. De ses différents genres (1re éd.) [graphies originales] « CHAPITRE XXVII. Du Caractere des Professions. » pp. 284-302

S’ils sont devenus honnêtes, humains, compatissants ; s’ils ne s’entendent plus avec des Greffiers, des Sergents, pour se procurer de fausses pieces ; s’ils ne donnent pas un carrosse brillant à leurs femmes aux dépens des parties, & avec le produit du tour de bâton, pourquoi les mettre sur la scene ? […] Il faut être humain en certaines occasions, & ne pas pousser à bout des gens qui s’aident, & qui viennent au-devant de vous. . . . . . . . . . . . . . . . . . […] Je veux être au-dessus de l’humaine foiblesse. […] Il en est des caracteres du cœur humain, comme du caractere des états ou des professions ; ils n’ont pas varié davantage : nous tâcherons de le prouver dans le chapitre suivant.

24. (1867) La morale de Molière « CHAPITRE IV. Jugement sur les Hommes de Molière. » pp. 65-82

Oui, ils sont beaux ; mais ils ne sont point là spécialement pour instruire ; ils s’y trouvent seulement au nom de l’art et du génie ; ils font partie de la matière humaine remuée et transformée par ce hardi créateur ; ils ajoutent à l’intérêt, à l’émotion, au charme victorieux qui domine la foule enivrée. Mais toute cette étude du cœur humain, si profonde, si philosophique même, Molière ne s’y est pas livré dans un but moral, pas plus que Raphaël n’a étudié les muscles et le squelette pour devenir un chirurgien ; il n’a pas fait ses drames les plus moraux pour instruire, pas plus que Michel-Ange n’a taillé ses torses pour enseigner la myologie. […] Vous savez le contraire, et qu’il est très-certain Qu’on ne peut me taxer que d’être trop humain 236. […] En lui, Molière a entrepris de produire le type idéal, quoique humain, de l’homme accompli, Homme d’honneur, d’esprit, de cœur et de conduite 278, à qui ne manque ni la rigide honnêteté d’Alceste ni la grâce de don Juan ; qui unit au raffinement d’esprit et à la politesse qu’offrait la cour de Louis XIV, la solidité du bon sens, la douceur de la charité et l’énergie du devoir279 ; qui devient, en vieillissant, le bon, raisonnable et aimable Cléante du Tartuffe 280.

25. (1772) De l’art de la comédie. Livre premier. De ses différentes parties (1re éd.) [graphies originales] « CHAPITRE XXVIII. Du Comique, du Plaisant, des Causes du rire. » pp. 463-473

C’est qu’il a étudié dans le monde & dans le cœur humain les causes du rire. […] Dès que j’en vis briller la splendeur plus qu’humaine, De mon intérieur vous fûtes souveraine ; De vos regards divins l’ineffable douceur Força la résistance où s’obstinoit mon cœur ; Elle surmonta tout, jeûnes, prieres, larmes, Et tourna tous mes vœux du côté de vos charmes. […] Hobbes, dans son Discours sur la nature humaine, qui est, si je ne me trompe, le meilleur de tous ses ouvrages, après avoir fait quelques observations fort curieuses à l’égard du rire, le décrit en ces termes : « La passion, dit-il, qui excite à rire, n’est autre chose qu’une vaine gloire fondée sur la conception subite de quelque excellence qui se trouve en nous par opposition à l’infirmité des autres, ou à celle que nous avons eue autrefois : car on rit de ses folies passées, lorsqu’elles viennent tout d’un coup dans l’esprit, à moins qu’il n’y ait du déshonneur attaché » A suivre donc les idées de cet Auteur, lorsqu’un homme rit excessivement, au lieu de dire qu’il est fort gai, nous devrions dire qu’il est bien orgueilleux.

26. (1866) Petite comédie de la critique littéraire, ou Molière selon trois écoles philosophiques « Conclusion » pp. 355-370

Je l’avoué, non comme un philosophe qui pose orgueilleusement des bornes à la science humaine,, mais en homme de bonne foi qui pense que la science humaine peut résoudre au moins la question de la critique littéraire, qui confesse sa propre ignorance sans y condamner l’univers, et qui ne demande pas mieux que d’être instruit. […] Elle a si peur de n’être pas tout intelligence, de conserver la moindre apparence d’âme, de partialité, d’enthousiasme ; elle s’applique avec un dépouillement si entier, si farouche, à se faire toute à tous, à être anglaise avec les Anglais, allemande avec les Allemands, française avec les Français, qu’elle méconnaît une chose : c’est que les Anglais, les Allemands, les Français sont des hommes, et que dans Molière, dans Shakespeare, dans tous les grands poètes il y a, sous les différences de temps et de lieux, un pathétique capable de faire battre toute poitrine humaine, sans distinction de nationalités.

27. (1866) Petite comédie de la critique littéraire, ou Molière selon trois écoles philosophiques « Troisième partie. — L’école historique » pp. 253-354

Ici il ne faut point rire ou se récrier, et dire qu’il nous importe peu, à nous humains et humains civilisés, que pour les crapauds les plus beaux objets du monde soient leurs crapaudes. […] Mais qu’on ne se hâte pas trop de dire qu’aucune portion du genre humain ne saurait être intéressée par un pareil spectacle. […] C’était ensuite la statuaire qui déroulait devant mes yeux, avec son histoire, quelque chose de l’histoire de l’esprit humain. […] Il le mouvait en effet, et il croyait avoir démontré la liberté humaine. […] Mais l’affranchissement de l’esprit humain fut très lent, et il eût été bien plus lent encore, si Molière n’avait pas été l’un des combattants.

28. (1734) Mémoires sur la vie et les ouvrages de Molière (Œuvres de Molière, éd. Joly) [graphies originales] pp. -

Mais, si l’on ne considére que l’art qui régne dans cette piéce, on sera forcé de convenir que l’école des femmes est une des plus excellentes productions de l’esprit humain. […] Par le choix des personnages ridicules qu’il introduit, il paroît n’avoir pas eu moins en vûë de faire la satyre de ses censeurs, que l’apologie de sa piéce ; séduit peut-être par le panchant de la malignité humaine, qui croit ne pouvoir pas mieux se défendre qu’en attaquant. […] Si l’on en considére l’objet, c’est la critique universelle du genre humain ; si l’on examine l’ordonnance, tout se rapporte au misantrope, on ne le perd jamais de vûë, il est le centre d’où part le rayon de lumiére qui se répand sur les autres personnages, & qui les éclaire. […] L’art caché sous des graces simples & naïves, n’y employe que des expressions claires & élégantes, des pensées justes & peu recherchées, une plaisanterie noble & ingénieuse pour peindre & pour développer les replis les plus secrets du cœur humain. […] Moliere, qui s’égayoit, sur le théatre, aux dépens des foiblesses humaines, ne put se garantir de sa propre foiblesse.

29. (1873) Molière, sa vie et ses œuvres pp. 1-196

Il rapportait de la province une science profonde de la vie et des travers humains. […] Quelle est l’œuvre humaine où quelqu’un en même temps que son auteur n’ait pas collaboré ? […] Il ne détestait point, il ne pouvait détester la misanthropie, ce travers de l’esprit humain ou plutôt de l’âme humaine, qui naît toujours de l’exagération d’une honnêteté ou de légitimes espoirs déçus. […] On eût bien étonné ses compagnons en assurant que sa Comédie humaine restera comme la plus puissante des œuvres. […] Molière était l’homme d’un seul livre, cet homo unius libri que redoutait Jules César, mais ce livre était la vie humaine.

30. (1772) De l’art de la comédie. Livre second. De ses différents genres (1re éd.) [graphies originales] « CHAPITRE VI. Des Pieces à scenes détachées, dans lesquelles une Divinité préside. » pp. 61-74

Celles qui attaquent les ridicules, les travers, les vices, & qui développent à nos yeux le cœur humain pour nous en faire voir la fausseté. […] La Vérité lui répond qu’elle ne se présentera pas aux humains nue comme autrefois, qu’elle saura s’envelopper d’un voile, à travers lequel elle pourra leur faire voir leurs erreurs. […] Janus ouvre la scene & invite la Bagatelle à profiter, ainsi que lui, des sottises des humains, & à leur bien vendre ses coquilles.

31. (1844) La fontaine Molière (La Revue indépendante) pp. 250-258

C’est fournir matière à la réflexion et à l’émulation que de rapprocher ainsi le point d’où l’homme est parti et celui qu’il a atteint, de mettre en comparaison, face à face, les circonstances au milieu desquelles s’écoula sa vie humaine et l’apothéose que son mérite lui a valu. […] Pour nous, ce n’est pas là l’homme triste et grave qui avait sondé tous les replis du cœur humain, qui avait percé de son regard tous les voiles sous lesquels se cachent les vices et les ridicules, puis était venu dire sur la scène avec toute la hardiesse du génie ce qu’il savait de la société humaine, et stygmatiser à jamais par le ridicule les misères et les perversités du cœur et de l’esprit.

32. (1910) Rousseau contre Molière

De plus, cette contemplation continuelle des désordres de la société le détache de lui-même pour fixer toute son attention sur le genre humain. […] Il a pris son parti des imperfections humaines, non en leur pardonnant, mais en les reconnaissant pour incorrigibles. […] Mais cette vérité sur le genre humain, est-il vraiment utile de la montrer et de l’étaler ? […] La sagesse humaine consiste donc à s’arranger de manière à n’être pas ridicule. […] Sa mécanique à elle est plus forte que la nôtre ; tous ses leviers, vont à ébranler le cœur humain.

33. (1848) De l’influence des mœurs sur la comédie pp. 1-221

Ce me sont de mortelles blessures De voir qu’avec le vice on garde des mesures ; Et parfois il me prend des mouvements soudains De fuir dans un désert l’approche des humains. […] C’est ainsi qu’aux flatteurs on doit partout se prendre Des vices où l’on voit les humains se répandre. […] La vertu ne consiste pas à signaler les vices humains, à déclamer contre eux, à les détester, à s’en préserver même; son emploi le plus beau, comme le dit Molière, est de nous apprendre à les supporter dans autrui avec douceur et résignation. […] Que d’esprits chagrins, que de prétendus sages (très honnêtes d’ailleurs) croient, à son exemple, avoir assez fait pour la vertu quand ils ont bien déblatéré contre la perversité humaine ! […] Pour intéresser les spectateurs à la peinture des passions, des vices et des travers humains, un des moyens employés souvent par Molière, et toujours avec un immense succès, a été de mettre en opposition chez le même individu ses passions et son caractère.

34. (1746) Notices des pièces de Molière (1661-1665) [Histoire du théâtre français, tome IX] pp. -369

À moins que d’être tout à fait stupide, on ne pouvait pas ignorer que comme les questions de cette nature ne concernant ni la religion, ni l’État, on en peut décider par les règles de la prudence humaine, aussi bien que par celles du théâtre ; et tourner sans scrupule le sens du bon homme Aristote du côté de la politique. […] La pièce anglaise est intéressante, et l’intrigue en est ingénieuse : elle est trop hardie, sans doute, pour nos mœurs ; c’est un capitaine de vaisseau plein de valeur, de franchise et de mépris pour le genre humain. […] Comme il connaissait parfaitement tous les ressorts du cœur, tous les replis de l’esprit humain, il était avantageux qu’il entreprît de traiter ce sujet, pour nous apprendre de quelle manière on peut s’approprier les idées d’autrui, et leur donner les grâces de la nouveauté. » M.  […] Le défaut le plus essentiel ne fut pas remarqué : il est des images dangereuses qu’on ne doit jamais exposer sur la scène ; mais si l’on ne considère que l’art qui règne dans cette pièce, on sera forcé de convenir que L’École des femmes est une les plus excellentes productions de l’esprit humain. […] C’est là, si je ne suis trompé, connaître parfaitement l’art du théâtre, et le cœur humain ; Sganarelle ne dit rien, mais son silence parle éloquemment aux spectateurs.

35. (1818) Épître à Molière pp. 6-18

Épître à Molière PHILOSOPHE profond, dont l’esprit courageux Sondant du cœur humain les replis tortueux Des fripons et des sots prépara les supplices, Osa dans tous les rangs attaquer tous les vices ; Le plus bel ornement du siècle de Louis, Gloire, gloire Molière, à tes divins écrits ! […] Si malgré tes efforts, tes succès, tes lauriers, Des vices dont gémit notre humaine faiblesse Tu ne corrigeas pas l’incorrigible espèce, Laissant sur nos défauts tomber tes traits railleurs, Dans l’emploi périlleux de nous rendre meilleurs Prêtant ton éloquence à la plus noble cause, J’aime que ton courage à le tenter s’expose : Mais de la vérité les dangereux accents Ont armé contre toi la horde des méchants. […] Rappelons la gaîté dans nos vivants tableaux ; Sans la moindre pitié dénonçons sur la scène Les travers de nos jours, et traînons dans l’arène Du pauvre genre humain les plus grands ennemis, Les vices, trop longtemps ici bas impunis.

36. (1881) La philosophie de Molière (Revue des deux mondes) pp. 323-362

Tels sont les problèmes de philosophie morale qui se rattachent à la comédie de Tartuffe et qui, indépendamment de la beauté littéraire de l’œuvre, en font un document si intéressant dans l’histoire de l’esprit humain. […] C’est pourquoi la comédie réclame impérieusement son droit ; car elle n’admet pas de prescription ni d’accommodement pour ce que l’on peut appeler en morale « les lois existantes », c’est-à-dire le droit humain, le droit des familles et des propriétés. […] Le droit de peindre avec vérité et profondeur tous les grands côtés de la nature humaine est un droit primordial et imprescriptible, comme le droit pour le savant de poursuivre toute vérité. […] Chez lui, ce n’était que respect humain et fausse bravade ; chez d’autres, c’étaient de vraies insultes préméditées, des étalages insolents d’impudicité et d’impiété. […] Nulle part l’art de vivre en société, l’art de causer, l’art de plaire, l’art de peindre, l’art d’analyser, l’art de penser en commun, l’art de raisonner sur la vie, sur les mœurs, sur le cœur humain, en un mot l’art de la vie mondaine n’a été poussé si loin.

37. (1739) Vie de Molière

Il est bien difficile de réussir avant cet âge dans le genre dramatique, qui exige la connaissance du monde et du cœur humain. […] Le théâtre n’était point, comme il le doit être, la représentation de la vie humaine. […] En effet, il y a peu de choses plus attachantes qu’un homme qui hait le genre humain dont il a éprouvé les noirceurs, et qui est entouré de flatteurs dont la complaisance servile fait un contraste avec son inflexibilité. […] Le Médecin malgré lui soutint Le Misanthrope : c’est peut-être à la honte de la nature humaine, mais c’est ainsi qu’elle est faite ; on va plus à la comédie pour rire, que pour être instruit. […] Les satires de Despréaux coûtèrent aussi la vie à l’abbé Cassaigne ; triste effet d’une liberté plus dangereuse qu’utile, et qui flatte plus la malignité humaine, qu’elle n’inspire le bon goût.

38. (1900) Molière pp. -283

On y voit, non seulement l’entêtement dans la médecine, mais encore l’entêtement dans tous les genres et dans tout le domaine de l’esprit humain. […] Je sors du genre humain pour que ma pensée (ou du moins la pensée de Goethe) soit plus claire, plus facile à accepter. […] Je ne le trouve nulle part dans les grands auteurs du siècle de Louis XIV ; il n’est pas même dans Voltaire avec ce sens ; je le dis, parce qu’on a accusé Voltaire d’avoir inventé la scène du Pauvre : Voltaire dit l’espèce humaine, le genre humain ; il ne dit pas l’humanité. […] Il y a l’article homme, dans lequel vous trouvez encore les expressions genre humain, espèce humaine, famille humaine ; vous n’y trouvez pas le mot humanité. […] ——— Misère de la condition humaine !

39. (1853) Histoire de la littérature dramatique. Tome II « Chapitre IV. Que la critique doit être écrite avec zèle, et par des hommes de talent » pp. 136-215

Cette fois, tous les rôles sont changés dans la vie humaine. […] Hamlet pour le moins est aussi fort que Don Juan ; — il est naturellement plus mécontent de l’esprit humain, et il pense comme un misanthrope. […] Ce n’est pas de ceux-là qu’on peut dire qu’ils ont un génie à part, et qui les élève au-dessus du reste des humains. […] Don Juan, c’est le monde tel qu’il était ; c’est le grand seigneur au-dessus des lois humaines et divines, qui se dit à lui-même : Dieu y regardera à deux fois avant de damner un homme de ma sorte ! […] Tu m’étais la pensée de cette vie remplissant l’univers d’amour et de sainteté, et revêtant de poésie la beauté humaine, etc.

40. (1867) La morale de Molière « CHAPITRE VII. De l’Amour. » pp. 121-144

Ce qui le lui fit connaître et peindre ainsi, c’est son universel génie, à qui rien d’humain n’était étranger ; et ce qui donne à ses peintures d’amour un caractère moral. c’est son bon sens, qui resta toujours debout malgré les assauts de la passion. […]   Et donc, l’amour est d’abord un mouvement naturel ; mais, par le mot de nature, gardons-nous de comprendre les excitations instinctives du corps ou de l’imagination, faites pour être dominées et non obéies : il veut dire ici cette nature humaine en laquelle Cicéron ajustement affirmé qu’il faut chercher la source de la conduite et du devoir, parce que c’est une nature essentiellement raisonnable 424. […] Ses amoureux sont autant d’heureux exemples du cœur humain suivant naturellement un de ses plus précieux penchants ; et, de tous ces tableaux vivants, ressort doucement la figure de l’amour vrai, naturel, partant moral. […] Mais il est peut-être plus beau, meilleur, plus glorieux encore d’avoir su, en s’élevant dans ces régions supérieures et presque divines, rester sur la terre, et ne s’égarer jamais hors de la vie pratique et de la vérité humaine, là où Platon lui-même, emporté par son génie, s’envola hors de l’humanité447.

41. (1732) Jean-Baptiste Pocquelin de Molière (Le Parnasse françois) [graphies originales] « CII. JEAN-BAPTISTE POCQUELIN. DE MOLIERE, Le Prince des Poëtes Comiques en France, & celebre Acteur, né à Paris l’an 1620. mort le 17. Fevrier de l’année 1673. » pp. 308-320

Personne n’a reçu de la nature plus de talent que Moliere pour jouer tout le genre humain, pour trouver du ridicule dans les choses les plus serieuses, & pour l’exposer avec finesse & naïveté aux yeux du Public. […]    L’homme ennemi du genre humain,    Le Campagnard, qui tout admire,    N’ont pas lû tes Ecrits en vain ; Tous deux s’y sont instruits en ne pensant qu’à rire. […] Voici encore une troisiéme Epitaphe en Vers François    Cy gît qui parut sur la Scene,    Le singe de la vie humaine,    Qui n’aura jamais son égal ; Mais voulant de la mort, ainsi que de la vie, Etre l’imitateur, dans une Comédie, Pour trop bien réussir il réussit très-mal ;    Car la mort en étant ravie,    Trouva si belle la copie,    Qu’elle en fit un original.

42. (1769) Éloge de Molière pp. 1-35

Mais que la Comédie dût être un jour l’école des mœurs, le tableau le plus fidèle de la nature humaine, et la meilleure histoire morale de la société ; qu’elle dût détruire certains ridicules, et que pour en retrouver la trace il fallût recourir à l’ouvrage même qui les a pour jamais anéantis : voilà ce qui aurait semblé impossible avant que Molière l’eût exécuté. […] Mais sa philosophie, ni l’ascendant de son esprit sur ses passions, ne purent empêcher l’homme qui a le plus fait rire la France, de succomber à la mélancolie : destinée qui lui fut commune avec plusieurs Poètes comiques ; soit que la mélancolie accompagne naturellement le génie de la réflexion, soit que l’observateur trop attentif du cœur humain, en soit puni par le malheur de le connaître. […] Tel est le malheur de la nature humaine ; gardons-nous d’en conclure qu’on ne doive point combattre les ridicules. […] Les découvertes nouvelles faites sur le cœur humain par La Bruyère et d’autres Moralistes, le comique original d’un Peuple voisin qui fut inconnu à Molière, ne donneraient-ils pas de nouvelles leçons à un Poète comique ?

43. (1747) Notices des pièces de Molière (1666-1669) [Histoire du théâtre français, tome X] pp. -419

Molière, en exposant l’humeur bizarre d’Alceste, n’a point eu dessein de discréditer ce qui en était la source et le principe ; c’est sur la rudesse de la vertu peu sociable, et peu compatissante aux faiblesses humaines, qu’il fait tomber le ridicule du défaut dont il a voulu corriger son siècle. […] « Ce n’était pas assez de lui avoir fait dire qu’il voulait rompre en visière à tout le genre humain, si l’on ne lui donnait lieu de le faire. […] « C’est à cet esprit de réflexion, prêt à s’exercer sur tout ce qui se passait sous ses yeux ; c’est à l’attention extrême qu’il apportait à examiner les hommes et au discernement exquis avec lequel il savait démêler les principes de leurs actions, que ce grand homme a eu la connaissance parfaite du cœur humain. […] « Ces deux pièces, dont le genre même était inconnu à l’Antiquité, sont celles que le public a reçu avec le moins d’empressement : et cependant celles dont il attendait l’immortalité, et qui, ainsi que L’École des femmes et Le Tartuffe la lui assurent ; l’art, caché sous des grâces simples et naïves, n’y emploie que des expressions claires et élégantes, des pensées justes et peu recherchées, et une plaisanterie noble et ingénieuse pour peindre et pour développer les replis les plus secrets du cœur humain. […] « Molière, qui s’égayait sur le théâtre aux dépens des faiblesses humaines, ne put se garantir de sa propre faiblesse ; séduit par un penchant qu’il n’eut ni la sagesse de prévenir, ni la force de vaincre, il envisagea la société d’une femme aimable comme un délassement nécessaire à ses travaux, et ne fut pour lui qu’une source de chagrins.

44. (1870) La philosophie dans le théâtre de Molière (Revue chrétienne) pp. 326-347

Il n’est pas besoin de connaître à fond l’histoire des idées au dix-septième siècle, pour savoir que nous sommes ici en présence d’une révolution qui semble avoir brisé en deux la pensée humaine. […] A peine sorti de sa nouvelle source, le torrent de la pensée humaine, arrêté un moment par d’antiques barrières, les renverse et se partage en deux courants bien distincts. […] « Je doute (dit Molière lui-même à propos des exigences excessives de quelques dévots), je doute qu’une si grande perfection soit dans les forces de la nature humaine, et je ne sais s’il n’est pas mieux de travailler à rectifier et adoucir les passions des hommes que de vouloir les retrancher entièrement (52). » Voilà le texte : le commentaire est dans ses pièces. […] Mais Molière a sondé jusqu’au fond le cœur humain et ses misères… Torturé par la douleur physique, fatigué de sa vie même et réduit à s’écrier un jour que les chaînes du grand roi le fatiguaient (61), il a vu les hommes lancer contre lui les plus atroces calomnies, ses parents oublier jusqu’à son nom, ses amis le trahir, celle qui possédait son cœur, le tromper! […] Nourrisson nous avait appris que Gassendi professait pou Épicure une admiration poussée jusqu’à l’engouement (Tableaux des progrès de l’esprit humain, Gassendi) — M.

45. (1866) Petite comédie de la critique littéraire, ou Molière selon trois écoles philosophiques « Première partie. — L’école dogmatique — Chapitre premier. — Une leçon sur la comédie. Essai d’un élève de William Schlegel » pp. 25-96

La poésie, comme toute chose de l’esprit, s’adresse à l’esprit, et doit lui offrir, sous sa forme et dans sa langue divines, des idées humaines et des sentiments humains. […] D’ailleurs la politique, cet élément athénien du théâtre d’Aristophane, ne regarde plus aujourd’hui que l’érudition ; ce qui intéresse tous les hommes, c’est l’élément humain, la poésie. […] « Ô vie humaine, et toi Ménandre ! […] La paresse, la luxure, la gourmandise, surtout un certain degré d’ivresse, voilà ce qui met la nature humaine dans l’état de l’idéal comique65. […] Ne suffit-il pas qu’elle le réduise à de belles proportions humaines, et pour le moins à la stature de l’anglais Ben Jonson ou de notre vieil.

46. (1853) Histoire de la littérature dramatique. Tome II « Chapitre premier. Ce que devient l’esprit mal dépensé » pp. 1-92

Enfin l’accent même de la critique, à chaque époque où elle se doit renouveler, se renouvelle au juger et au toucher de ces belles œuvres, qui sont restées l’honneur et le respect de l’esprit humain. […] C’est qu’en fait de misanthropie, Jean-Jacques Rousseau était passé maître ; lui aussi, bien mieux qu’Alceste, il avait vu la nature humaine sous son côté défavorable. […] Et de quel droit cet Alceste a-t-il pris l’espèce humaine en horreur ? […] Grands moralistes tous les deux, Molière et Rousseau, ils ont vu tous les deux le cœur humain, sous un aspect bien différent. […] Soyez tranquilles, Molière connaît le cœur humain ; il sait que tant qu’une femme est jeune et belle, on la peut livrer sans peur à la vengeance des hommes, et que si elle le veut, elle saura tirer bon parti de cette vengeance.

47. (1816) Molière et les deux Thalies, dialogue en vers pp. 3-13

Un misanthrope aigri vainement en murmure ; Ce sont vices unis à l’humaine nature : J’ai fait de vains efforts, croyant les corriger, Le masque est différent, l’homme n’a pu changer. […] C’est différent : au moins, vous avez une excuse ; Pleurez ; mais, croyez-moi, le rire vous va mieux : Laissez à Melpomène injurier les dieux, Apostropher le ciel d’une plainte importune, Quereller les destins et braver la fortune ; Vous, peignez la nature et l’homme tel qu’il est ; Qu’il s’amuse en voyant son bizarre portrait ; Tachez de corriger, mais surtout faites rire ; Rien ne vaut la gaîté ; l’espèce humaine en tire Des plaisirs toujours sûrs ; bien souvent la santé, Et presque autant de biens que de la Faculté L’on peut tirer de maux ; c’est dire assez, sans doute.

48. (1866) Petite comédie de la critique littéraire, ou Molière selon trois écoles philosophiques « Introduction » pp. 3-17

L’harmonie de la machine humaine est détruite par la folle du logis. […] Ce sont moins des écoles que trois différents esprits de la critique, et, pour ainsi dire, trois moments par lesquels doit passer successivement la pensée de tout homme qui, dans ce siècle où chaque chose est mise en question, examine la question de la critique littéraire : 1º le moment dogmatique (l’esprit humain affirme d’abord) ; 2º le moment critique (c’est vraiment la crise de l’intelligence ; nous ne croyons plus : resterons-nous sceptiques ?) 

49. (1801) Moliérana « [Anecdotes] — [91, p. 135] »

[91, p. 135] La farce du Médecin malgré lui, composée à la hâte, et dans laquelle Molière ne daigna pas même s’asservir à la règle de l’unité de lieu, eut le plus grand succès et soutint le Misanthrope, à la honte de l’esprit humain.

50. (1772) De l’art de la comédie. Livre troisième. De l’imitation (1re éd.) [graphies originales] « CHAPITRE XVIII. » pp. 357-396

Pour peu que vous soyez humains, sauvez-moi la vie ! […] Vous êtes riche & puissant, vous avez une grosse fortune : moi, au contraire, je suis un petit homme pauvre, chétif, misérable, pied-poudreux, enfin un homme de néant, & le plus gueux de tous les humains. […] Le Seigneur Harpagon est, de tous les humains, l’humain le moins humain ; le mortel, de tous les mortels, le plus dur & le plus serré.

51. (1801) Moliérana « [Anecdotes] — [57, p. 94] »

Molière est l’esprit le plus original et le plus utile qui ait jamais honoré et corrigé l’espèce humaine, et Boileau même le jugeait à peu près ainsi.

52. (1801) Moliérana « [Anecdotes] — [96, p. 140-141] »

Nous rapportons ici les deux suivantes qui font allusion à l’accident mortel qui lui arriva à la représentation de son Cocu imaginaire 291 :   Ci gît, sans nulle pompe vaine,   Le singe de la vie humaine,   Qui jamais n’aura son égal.

53. (1884) Tartuffe pp. 2-78

L’école du document humain, c’est-à-dire du fait divers, ne florissait pas alors. […] Profondément humain en cela, mes frères ! […] Qui serait condamnable d’adorer ces regards divins, cette ineffable douceur, cette splendeur plus qu’humaine ? […] Orgon résiste : Allons ferme, mon cœur, point de faiblesse humaine ! […] Les sentiments humains, mon frère que voilà !

54. (1772) De l’art de la comédie. Livre second. De ses différents genres (1re éd.) [graphies originales] « CHAPITRE XLIII. Du But Moral. Philosophie de Regnard comparée à celle de Moliere. » pp. 504-548

Ne voudriez-vous point, par vos belles sornettes, Monsieur mon frere aîné, car, Dieu merci, vous l’êtes D’une vingtaine d’ans, à ne vous rien céler, Et cela ne vaut pas la peine d’en parler ; Ne voudriez-vous point, dis-je, sur ces matieres, De vos jeunes muguets m’inspirer les manieres, M’obliger à porter de ces petits chapeaux Qui laissent éventer leurs débiles cerveaux, Et de ces blonds cheveux de qui la vaste enflure Des visages humains offusque la figure ? […] Nous ne l’accuserons donc point d’avoir été un de ces prétendus philosophes dont on ne voit que trop de modeles dangereux, un de ces humains isolés sur la terre, qui, regardant la vertu comme quelque chose d’imaginaire, pensent que l’homme peut sacrifier à son intérêt, honneur, réputation, bienséances, & doit toujours satisfaire ses desirs, n’importe par quelle voie : mais nous pouvons, du moins, assurer que ses ouvrages sont pleins de cet esprit ; ils respirent une morale empoisonnée. […] Loin de voir dans aucune des principes dangereux, nous trouverions dans deux ou trois des détails très moraux, & dans toutes les autres, un fonds de philosophie qui annonce le Précepteur du genre humain, & un Sage qui, non content de rendre les hommes meilleurs en épurant leurs ames, veut faire leur bonheur en combattant leurs chimeres, tâche de les rendre plus savants dans une infinité d’arts en dévoilant à leurs yeux l’ignorance & le mauvais goût, & finit enfin par les rendre plus agréables dans la société, en combattant leurs travers & leurs ridicules. […] Moliere, fâché de voir la plus belle moitié de l’espece humaine déguiser ses graces naïves sous de pareils ridicules, les expose sur la scene dans les Précieuses ridicules ; ils frappent même ceux qui les érigeoient en agréments : on rit, on se reconnoît, on applaudit, on se corrige, & la piece produit une réforme aussi subite que générale. […] La Médecine est déshonorée par les enfants de l’ignorance : sans dire précisément comme Sganarelle que le cœur est du côté droit & le foie du côté gauche, ils connoissent aussi peu la structure du corps humain que le Fagotier.

55. (1867) La morale de Molière « CHAPITRE XII. Réflexions Générales. » pp. 241-265

Et il conçoit de de mieux humain, puisque la perfection ne nous est pas donnée, une idée si haute et si pratique, qu’il est difficile d’imaginer qu’aucun homme puisse s’en faire une meilleure. […] En somme, on peut dire que le sage, ou plutôt l’honnête homme de Molière (car dans cette expression de sage il y a quelque chose d’exceptionnel et d’orgueilleux), l’honnête homme de Molière est l’homme le plus naturel, celui qui use le. mieux de toutes ses facultés pour atteindre au but de la nature humaine ici-bas et ailleurs ; son guide dans cette voie, c’est le bon sens ; son soutien, c’est la conscience. […] S’il succomba à des faiblesses humaines, il sut être un mari, non-seulement loyal et bon, mais indulgent et pardonnant ; il sut être un ami rare, et, pour tous ceux qu’il conduisait, un protecteur charitable et dévoué jusqu’à la mort825.

56. (1801) Moliérana « [Anecdotes] — [50, p. 83-85] »

L’un, défenseur zélé des bigots mis en jeu, Pour prix de ses bons mots, le condamnait au feu ; L’autre, fougueux marquis, lui déclarant la guerre, Voulait venger la cour immolée au parterre ; Mais sitôt que, d’un trait de ses fatales mains, La parque l’eut rayé du nombre des humains, On reconnut le prix de sa muse éclipsée.

57. (1823) Notices des œuvres de Molière (VII) : L’Avare ; George Dandin ; Monsieur de Pourceaugnac ; Les Amants magnifiques pp. 171-571

Dans Tartuffe, il a mis en scène le plus odieux de tous peut-être, l’hypocrisie ; et, dans Le Festin de Pierre, il a, pour ainsi dire, personnifié tous les vices à la fois, en montrant un scélérat qu’aucun principe moral, aucun sentiment humain ne détourne de ses affreux penchants. […] Puis donc qu’il n’a plus en lui aucun sentiment humain, il est inévitable, il est juste qu’il c’en rencontre aucun dans les autres. […] L’avarice de celui-ci est un vice, qu’aucune bienséance ne combat, qu’aucun respect humain n’enchaîne, et qui se satisfait sans obstacle : on n’en pourrait supporter au théâtre l’abjecte monotonie et la dégoûtante uniformité. […] C’est une leçon que le monde leur donne quelquefois, et qu’ils n’ont pas besoin de venir chercher au théâtre où elle ne leur profiterait guère : cette leçon, d’ailleurs, ne serait pas une répréhension suffisante d’un désordre qui viole les lois divines et humaines ; et la Muse de la comédie n’a pas caractère pour prêcher en matière aussi grave sur le ton qui conviendrait. […] Elle suppose une gaîté originale ; les caractères en sont comme les grotesques de Calot, où les principaux traits de la figure humaine sont conservés.

58. (1772) De l’art de la comédie. Livre premier. De ses différentes parties (1re éd.) [graphies originales] « CHAPITRE XX. Des Unités. » pp. 352-366

Voici ce qu’il dit : « Un poëme dramatique, comme nous l’avons répété plusieurs fois, n’est point dans les récits, mais dans les actions humaines, dont il doit porter une image sensible. […] « Le Pastor Fido passe pour l’effort de l’esprit humain en ce genre ; & cependant, malgré tout l’intérêt qui est dans l’action de Silvio & de Dorinde, les spectateurs n’ont, dans le cours de la piece, le cœur & l’esprit occupés que de l’intérêt d’Amarillis & de Mirtillo.

59. (1835) Mémoire pour servir à l’histoire de la société polie en France « Chapitre XXXIII » pp. 378-393

La fermeté tranchante du duc de Montausier pouvait n’être pas déplacée dans un homme de sa profession et surtout de son caractère ; mais la longue expérience de Bossuet et sa profonde connaissance du cœur humain lui avaient appris que la douceur, la patience et les exhortations évangéliques sont les véritables armes a un évêque pour combattre les passions et qu’elles servent plus souvent à en triompher que ces décisions brusques et absolues qui obtiennent rarement un si heureux succès. […] Elle aura confondu les prédications du carême de 1675 avec ce jubilé de 1676, qui ajouta sans doute aux motifs de religion, ou de respect humain, ou d’hypocrisie, qu’avaient présentés ces prédications.

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