Depuis quinze ans sa poitrine malade le dévorait d’un feu intérieur et lui donnait cette admirable voix musicale, vibrante et profonde, qu’ont parfois les phtisiques et qui charmait tout le monde. […] Il s’était d’ailleurs vengé d’avance en faisant dire à son Dom Juan : « L’hypocrisie est un vice privilégié, qui de sa main ferme la bouche à tout le monde et jouit en repos d’une impunité souveraine. » Mais aussi quelle tempête encore pour ces paroles de Dom Juan ! […] « Mais, comme dit Molière dans sa Critique de l’École des femmes, il est bien plus aisé de se guinder sur de grands sentiments, de braver en vers la Fortune, accuser le Destin, et dire des injures aux dieux, que d’entrer comme il faut dans le ridicule des hommes et de rendre agréablement sur le théâtre les défauts de tout le monde… C’est une étrange entreprise que de faire rire les honnêtes gens. » Ce qu’il dit là de la tragédie en général, il le pensait, sans doute, de la façon même de jouer la tragédie. […] Il avait trouvé l’art de faire voir les défauts de tout le monde, sans qu’on s’en pût offenser, et les peignait au naturel dans des comédies qu’il composait encore avec plus de succès qu’il ne les récitait, quoi qu’il excellât dans l’un et dans l’autre. […] « Tout le monde connaît le vers de Molière qui termine la fameuse scène de L’École des femmes, entre la jeune Agnès et Arnolphe, qui apprend d’elle que le galant s’est introduit dans la maison : … C’est assez ; Je suis maître, je parle, allez, obéissez !
Ne vous semble-t-il pas, Messieurs, vous demanderai-je en terminant cet essai si imparfait, que j’étais du moins dans le vrai en disant tout d’abord que les divers portraits de femmes que nous a tracés ce grand peintre, qui se nomme Molière, prouvent que nul n’a mieux connu ni plus aimé ce sexe, qui, suivant l’expression de La Fontaine, fait notre joie ; ce sexe mobile qu’il faut encore aimer alors même qu’il nous désespère, et cela au dire de toutes ses victimes, aussi bien des plus nobles, comme le généreux Alceste, que des plus indignes, comme cet égoïste bourru d’Arnolphe, dont les plaintes impertinentes se terminent cependant par un trait qui restera éternellement vrai, sous sa forme d’un brutal comique : Tout le monde connaît leur imperfection, s’écrie-t-il, Ce n’est qu’extravagance et qu’indiscrétion, Leur esprit est méchant et leur âme est fragile.
Je change de maintien ; je fais un aparté, Assez haut pour être, à la ronde, Très bien ouï de tout le monde, Mais que l’on ne doit pas entendre à mon côté.
Mais si Marivaux avoit conservé à sa Marquise le caractere de la premiere héroïne, il eût été obligé de faire de la dépense en sentiment, & tout le monde sait qu’il n’avoit que de l’esprit.
Il paraîtrait que ce n’est plus une si étrange entreprise que de faire rire les honnêtes gens, et que tout le monde veuille justifier de cette qualité.
Molière semble n’avoir oublié aucun des points sur lesquels doit être parfait son honnête homme : il ne tolère ni l’extravagance de l’important-, qui dérange tout le monde, qui veut que tous S’occupent de lui, et qui tranche toutes lés questions avec une suffisance burlesque176 ; ni la politesse écervelée de ceux qui se rendent importuns à force de civilités, et s’obstinent à rendre service aux gens malgré eux177 ; ni la sotte vanité de rougir de Ses pères, de se faire appeler M. de la Souche au lieu d’Arnolphe 178, ou de vouloir, au risque de ruiner sa maison, devenir, de bourgeois, gentilhomme179 : ce travers, qui semblerait au premier abord excusable, peut aller pourtant, jusqu’à une réelle dégradation morale, aboutir à la perle des biens péniblement acquis, et au malheur des enfants ridiculement mariés180.
Bacchus à son pouvoir a soumis tout le monde.
Cette comédie, qui ne contenait qu’un acte, et quelques autres de cette nature n’ont point été imprimées ; il les avait faites sur quelques idées plaisantes, sans y avoir mis la dernière main… Comme il y avait longtemps qu’on ne parlait plus de petites comédies, l’invention en parut nouvelle, et celle qui fut représentée ce jour-là divertit autant qu’elle surprit tout le monde. […] Lorsqu’on vit ouvrir sa coquille, Tout le monde disait à l’entour, Lorsqu’on vit ouvrir sa coquille : Voici la mère d’Amour. […] Cette horrible accusation se fondait en partie sur ce que quelques personnes s’étaient persuadé alors (et tout le monde le croyait encore naguère) qu’Armande Béjart, femme de Molière, était fille de Madeleine Béjart. […] Demain, sur les huit ou neuf heures du matin, bien à jeun, et devant tout le monde, nous irons nous jeter dans la rivière. — Il a raison, dit Chapelle ; oui, messieurs, ne nous noyons que demain matin ; et, en attendant, allons boire le vin qui nous reste. » Le jour suivant changea leur résolution : ils jugèrent à propos de supporter encore les misères de la vie. […] Faites-vous annoncer par un valet de chambre ; je quitterai tout pour être avec vous. » En effet le prince, lorsque Molière venait, congédiait tout le monde, et ils demeuraient souvent trois et quatre heures ensemble.
C’est un fait connu de tout le monde, que la tendre amitié qui l’unissait à madame Necker, personne douée des plus hautes vertus, mais qui avait reçu, du côté de l’esprit, une éducation toute masculine, et avait apporté, au milieu de nos mœurs élégamment frivoles, les idées sévères et en même temps les manières raides et empruntées qu’on attribue aux femmes de son pays. […] L’escrime qui, du temps de Molière, était un art fort pratiqué, avait fourni au discours familier une foule d’expressions figurées dont tout le monde se servait.
Par la même raison, il ne suffit pas pour rendre l’intrigue & le dialogue vraissemblable, d’en exclure ces à parte, que tout le monde entend excepté l’interlocuteur, & ces méprises fondées sur une ressemblance ou un déguisement prétendu, supposition que tous les yeux démentent, hors ceux du personnage qu’on a dessein de tromper ; il faut encore que tout ce qui se passe & se dit sur la scene soit une peinture si naïve de la société, qu’on oublie qu’on est au spectacle. […] Il instruit tout le monde, ne fâche personne ; peint non seulement les moeurs du siecle, mais celles de tous les états & de toutes les conditions.
Furieux d’être abandonné par Armande, il aurait « fait apercevoir à Molière que le grand soin qu’il avoit de plaire au public lui ôtoit celui d’examiner la conduite de sa femme ; et que, pendant qu’il travailloit pour divertir tout le monde, tout le monde cherchoit à divertir sa femme. »Une grosse querelle conjugale suit naturellement cette confidence.
Presque tout le monde alors les prenait au sérieux; le nombre des hommes qui les réduisaient, comme Molière, à quelques observations de bon sens, était peu considérable. […] Tous les autres vices des hommes sont exposés à la censure, et chacun a la liberté de les attaquer hautement; mais l’hypocrisie est un vice privilégié, qui, de sa main, ferme la bouche à tout le monde, et jouit en repos d’une impunité souveraine. […] Son caractère est moins original que celui d’Alceste; ses idées sont moins à lui; ce sont les idées de tout le monde : non celles des fripons, comme le lui reproche J. […] La chimère de Bélise est de se croire aimée de tout le monde; elle vit dans cette douce illusion, convaincue que les mots piquants dont la poursuit Dorante sont les emportements d’une jalouse rage; que si Lycidas a pris femme, c’est par le désespoir où elle a réduit ses feux, et ainsi des autres. […] La meilleure est toujours en malice féconde; C’est un sexe engendré pour damner tout le monde.
[Acte IV, scène première] ACTE IV Scène première Cléante, Tartuffe Cléante Oui, tout le monde en parle, Tout le monde peut-il parler d’une chose arrivée il y a trois ou quatre heures au plus ? […] Scapin … Et vous savez assez l’opinion de tout le monde, qui veut qu’il ne soit votre père que pour la forme. […] Donc Mme de Staël peut avoir les Ridicules : iº De se trouver inconnue quand elle se croit l’objet des regards du public ; 2º Quand elle croit avoir inspiré par sa conduite la vénération, se trouver l’objet des plaisanteries de tout le monde.
Dans cette pièce, intitulée Les Indépendants, il met en scène un de nos fiers représentants, un rude défenseur de nos droits et de nos libertés, heurtant tout le monde, ne pensant jamais comme ses collègues, et qui, du moment où l’on est de son avis, n’en est plus par amour pour l’indépendance ; pusillanime au fond cependant, et n’osant point ne pas assister à certaine réunion politique, dans la crainte de déplaire aux gens de son parti ; ambitieux aussi et résigné, s’il le faut, dans son dévouement à la chose publique, à porter les chaînes du pouvoir et à devenir ministre. […] Tout le monde s’incline devant moi et me fait la cour, etc.; » qui, dans son délire enfin, va jusqu’à offrir sa protection au comte de Rantzau... […] Et quel autre sentiment que l’orgueil peut le porter à régenter tout le monde comme il le fait ? […] Ce n’est donc pas là un sage, bien qu’il fasse la leçon à tout le monde; ce n’est pas davantage un homme vertueux, bien qu’il croie l’être plus que personne.
Le précepte d’être comme tout le monde, ayant fait de la société un bal masqué où nous sommes tous cachés sous le même déguisement, ne laisse percer que des nuances sur lesquelles le microscope théâtral dédaigne de s’arrêter ; et les caractères, semblables à ces monnaies dont le trop grand usage a effacé l’empreinte, ont été détruits par l’abus de la société poussée à l’excès.
Qu’on se rappelle son indulgence, son dévouement, sa charité, ses belles paroles sur la vraie piété789 ; et l’on dira que voilà le vrai chrétien, qu’il serait à souhaiter que tout le monde fût chrétien comme lui ; et l’on pensera avec lui Que les dévots de cœur sont aisés à connoître… : Ce ne sont point du tout fanfarons de vertu : On ne voit point en eux ce faste insupportable, Et leur dévotion est humaine, traitable : Ils ne censurent point toutes nos actions ; Ils trouvent trop d’orgueil dans ces corrections ; Et, laissant la fierté des paroles aux autres, C’est par leurs actions qu’ils reprennent les nôtres.