Il le voit, dans la pièce qu’il rêve, non seulement avec des maximes de fripon, mais avec un caractère et la conduite d’un pleutre : « Au risque de faire rire aussi le public à mes dépens, j’ose accuser l’auteur d’avoir manqué de très grandes convenances, une très grande vérité et peut-être de nouvelles beautés de situation ; c’était de faire un tel changement à son plan que Philinte entrât comme acteur nécessaire dans le nœud de la pièce, en sorte qu’on pût mettre les actions de Philinte et d’Alceste dans une apparente opposition avec leurs principes et dans une conformité parfaite avec leurs caractères. […] Voilà qui est bien, puisque c’est vrai ; mais aussi ce fils et cette fille, s’ils ne sont pas présentés comme sympathiques par l’auteur, comme l’assure Rousseau, sont présentés comme excusables, sinon par l’auteur, du moins par la situation ; l’honnête spectateur ne les aime pas, ne les approuve pas, peut-être même ne les excuse pas, mais il les comprend, il les comprend un peu trop ; et le spectateur moins honnête, de ce qu’ils semblent excusables, tire pour lui une excuse et même une autorisation à agir de même à l’égard de quelqu’un qui est beaucoup moins coupable que le père de ce fils et de cette fille. […] On a fait la même chose dans la tragédie pour suppléer aux situations prises dans les intérêts d’état qu’on ne connaît plus et aux sentiments naturels et simples qui ne touchent plus personne. […] Par là, par l’intention d’imiter fidèlement la nature, s’expliquent, dans le théâtre de Molière, la subordination des situations aux caractères, la simplicité de ses intrigues, l’insuffisance de ses dénouements qui, justement, parce qu’ils n’en sont point, ressemblent d’autant plus à la vie où rien ne commence et rien ne finit. » Ceci ne prouve point du tout que Molière veut qu’on obéisse, dans la vie, aux suggestions de la nature ; il prouve seulement que, comme auteur, il veut peindre la vie telle qu’elle est, plutôt que suivre son imagination ; ceci n’a absolument aucun rapport avec la question posée. […] Il est probable que Corneille a, lui aussi, dans ses plus grands ouvrages, subordonné les situations aux caractères, et l’on ne songe sans doute point à dire que sa philosophie soit naturaliste.
Voyons, que j’arrange ma situation, que je mesure un peu l’étendue de la scene pour mon coup de théâtre . . . .
Étrange contraste avec la situation de la cour !
« On ne pouvait, dit un de ses meilleurs biographes, souhaiter une situation plus heureuse que celle où il était à la cour, et à Paris, depuis quelques années. […] Ne me plaignez-vous pas, leur disait-il un jour, d’être d’une profession et dans une situation si opposées aux sentiments et à l’humeur que j’ai présentement ? […] J’ai cru que ma femme devait assujettir ses manières à sa vertu et à mes intentions ; et je sens bien que dans la situation où elle est, elle eût encore été plus malheureuse que je ne le suis, si elle l’avait fait. […] Si j’ai droit de m’étonner de quelque chose, c’est qu’il l’ait laissé jouer ; elle présente, à mon avis, la dévotion dans des couleurs si odieuses ; une certaine scène offre une situation si décisive, si complètement indécente, que, pour mon propre compte, je n’hésite pas à dire que, si la pièce eût été faite de mon temps, je n’en aurais pas permis la représentation.” » Cet aveu ne prouve qu’une chose, c’est que l’ex-jacobin Bonaparte aimait moins la liberté que le Roi Soleil et le roi des dragonnades lui-même.
Joseph Bayer, le spirituel feuilletoniste de la Presse : « La principale situation comique de la pièce, la lecture du sonnet de Trissotin, a été manquée. » Il est vrai qu’on a joué cette scène un peu trop vite. […] Voici une pièce essentiellement française, et que nous ne songeons pas à transplanter sur le sol hollandais, bien que les personnages parlent la langue de notre pays ; les caractères et les situations nous introduisent dans le cercle de la bourgeoisie parisienne de la seconde période du règne de Louis XIV. » Il y a quelques années, dans une conférence sur la place faite à Molière sur la scène hollandaise, nous avons défendu le même principe12 ; nous n’avons donc qu’à nous féliciter de voir ce point de vue partagé par un homme du goût et du jugement littéraire de M. […] Il possédait, jeune, avec cette volonté qui appelle et retient le succès, cette clef, indispensable, qui donne accès partout : une belle fortune et une haute situation dans le monde. — Sous Louis XV, il était Gentilhomme de la Chambre et fut le maître en gravure de la Marquise de Pompadour. […] La situation de Racine était assez embarrassée pour qu’il n’eût pas d’objection à faire lorsque sa famille l’envoya dans le Languedoc prendre, auprès d’un de ses oncles, l’habit ecclésiastique, et se mettre en état d’être pourvu d’un bénéfice.
Il est vrai que nous sommes en apparence recherchés des grands seigneurs ; mais ils nous assujettissent à leurs plaisirs, et c’est la plus triste de toutes les situations que d’être l’esclave de leur fantaisie. […] Il demanda une explication à sa femme, qui se tira de cette situation difficile avec tout le talent et tout l’art qu’elle mettait à remplir ses rôles. […] Ce contraste entre la situation de l’auteur et la disposition de son esprit nous amène à en faire ressortir un non moins saillant dans la conduite de ses ennemis. […] Après avoir parodié de la manière la plus scandaleuse les principales situations de la pièce de Molière, l’auteur examine l’action sous le point de vue moral, et démontre qu’elle ne peut sortir que du cerveau d’un ennemi du Roi. […] Cette pièce fut représentée devant Louis XIV, et la gaieté et le comique de ses situations captivèrent tous les suffrages.
Vous savez dans quelle situation je suis avec Hortense ; que je dois l’épouser, ou lui donner deux cents mille francs.
La jeune innocente reste seule, se peint toute l’horreur de sa situation, & se jette dans la mer, en la priant de bien cacher sa honte.
Loin d’être humble, au moins par convenance, devant sa femme et d’éprouver en sa présence quelque peine et quelque embarras, il jouit de la malheureuse situation où elle se trouve, il prend même un plaisir infernal à la bafouer en donnant pour prétexte de l’abandon dans lequel il la laisse, un motif qui n’est qu’une insigne moquerie : « Il m’est venu des scrupules (lui dit-il) ; j’ai ouvert les yeux de l’âme sur ce que je faisais. […] » Ces réponses ironiques ou évasives sont éminemment psychologiques dans la situation du passionné qui n’a, pour motiver sa conduite, que les impulsions de sa passion. […] Quel est l’époux amoureux de sa femme qui dans une situation semblable ne penserait pas de même ?
Par là, par l’intention d’imiter fidèlement la nature, s’expliquent, dans le théâtre de Molière, la subordination des situations aux caractères, la simplicité de ses intrigues, l’insuffisance de ses dénouements qui, justement parce qu’ils n’en sont pas, ressemblent d’autant plus à la vie, où rien ne commence et rien ne finit. » Ceci ne prouve aucunement que Molière veuille qu’on obéisse, dans la vie, aux suggestions de la nature ; il prouve seulement que, comme auteur, il veut peindre la vie telle qu’elle est plutôt que suivre le mouvement de son imagination. […] Il y a apparence par exemple que dans ses plus grands ouvrages Corneille a, lui aussi, subordonné les situations aux caractères, et l’on ne croit pas généralement qu’il soit professeur d’abandonnement ingénu à la bonne loi naturelle.