L’Auteur a voulu dire, je crois, que nos modernes ont très bien fait de distinguer les mœurs, des caracteres & des passions, pour étudier les nuances qui les différencient, & les peindre avec plus ou moins de force sur nos théâtres. […] Un Auteur peut-il peindre les mœurs ou les coutumes d’une nation sans en peindre le caractere ? Celui qui aura tracé un portrait des travers, des ridicules, des foiblesses, des vices du cœur ou de l’esprit d’un homme, nous aura peint nécessairement le caractere de cet homme, du moins en partie.
L’une peint les hommes comme ils ont été quelquefois ; l’autre, comme ils ont coutume d’être. […] L’avocat patelin semble peint de nos jours. […] C’est un ridicule de plus, qui ne doit pas empêcher un auteur de peindre les bourgeois avec les mœurs bourgeoises. […] Ces sortes de scenes sont comme des miroirs où la nature, ailleurs peinte avec le coloris de l’art, se répete dans toute sa simplicité. […] On doit sur-tout admirer l’art étonnant avec lequel il a scu peindre les moeurs, & rendre la nature : on sait comme en parle Despréaux.
La première règle de la comédie, c’est de peindre l’homme de tous les temps. […] La deuxième règle de la comédie, c’est de peindre les originaux d’une société. […] Telle est la seconde règle, et avant Molière les comédies n’étaient que des tissus d’aventures singulières où l’on ne songeait point à peindre les mœurs252. […] La troisième règle de l’auteur comique, c’est de ne pas se peindre lui-même.
Les caracteres de tous les temps sont préferables aux autres pour deux raisons : la premiere, parceque si l’Auteur réussit à les peindre comme il faut, sa gloire est plus durable ; il n’est pas douteux que le spectateur ne prenne plus de plaisir à voir jouer sur le théâtre des travers, des ridicules ou des vices qui le frappent tous les jours dans la société, que s’il ne les connoissoit que par tradition : de telles pieces bien faites réunissent le double avantage de frapper toujours les connoisseurs & le commun des hommes : elles ont sans cesse les graces de la nouveauté60. […] Nous verrons, quand nous parlerons de l’Art de l’Imitation, que Moliere, pour composer la plus grande partie de ses pieces, & principalement son Avare, a pris des traits chez une infinité d’Auteurs qui avoient peint avant lui l’avarice. […] Les caracteres du moment sont donc plus difficiles à traiter que les autres, & plus ingrats : ils sont plus difficiles, parcequ’un Auteur n’a pas avec eux tous les avantages dont nous venons de parler, qu’il a besoin de prendre le ridicule sur le fait, de saisir ses traits au moment où ils sont à peine formés, de peindre sa laideur dès qu’elle commence à se faire remarquer, & de rendre cependant le portrait frappant. Ils sont plus ingrats, parceque si vous réussissez à peindre si bien la laideur de votre modele, que les originaux disparoissent, votre ouvrage ressemble aux portraits qui n’ont plus de valeur dès que la personne qu’ils représentoient est morte, à moins que le Peintre n’ait réuni au mérite de la ressemblance celui du dessein, du coloris, & des autres parties de son art, & qu’il ne captive par-là le suffrage des connoisseurs : c’est ce qui fait survivre, comme nous venons de le dire, les Précieuses de Moliere aux héroïnes de la piece.
Je suppose qu’un Comique entreprenne de les peindre sous prétexte que les mœurs ont changé depuis Moliere. […] Un Auteur moderne ne fera point pousser des soupirs, de grands élancements à son héros : il ne lui fera pas baiser humblement la terre à tous moments : il ne lui fera pas dire à sa maîtresse qu’il a pour elle une dévotion à nulle autre pareille ; mais il manquera son coup s’il ne le peint pas convoitant la femme, la fille52, & le bien de son bienfaiteur. […] Tel est notre siecle, il s’attache à l’écorce, il ne voit que l’écorce, il n’aime que l’écorce, il y attache la plus grande importance ; il s’ensuit de là malheureusement qu’il n’offre aussi que des superficies à qui veut le peindre. Etudions les nuances qui distinguent notre siecle du précédent : il le faut absolument ; mais que ce soit seulement pour peindre avec des couleurs propres au temps, les caracteres échappés à nos prédécesseurs, ou ceux qu’ils ont manqués, jamais pour revêtir leurs chefs-d’œuvre. Un peintre qui retoucheroit une Sabine peinte par un grand maître, & qui, sous prétexte de lui donner un air de nouveauté, lui mettroit un caraco, du rouge, & des mouches, ne seroit pas plus ridicule.
Voilà, je crois, quel est l’aspect sous lequel tout homme raisonnable peut se peindre le Petit Seigneur. […] Si le Petit Seigneur n’a pas des dettes, comme l’Important de Cour, l’Auteur ne peindra ni un petit ni un grand Seigneur du siecle. […] L’on me dira qu’un Auteur moderne pourra peindre son héros avec plus de noblesse. […] Veut-on peindre la défiance d’un jaloux ? […] Voyons encore Dupuis peindre lui-même son caractere défiant.
La nuance est bien placée, mais elle est mal peinte. […] Qui osera peindre une vieille après cette première scène, et celle de 1’incrédulité ? […] Il peint parfaitement tout ce qu’il rencontre. […] Si ces nuances délicates ne sont pas peintes avec le plus grand génie on bâille. […] J’ai pensé ensuite qu’il peint bien le génie de G.
C’est cette marche de la passion, que Molière voit et peint en visionnaire, qui est la vérité absolue de son œuvre. […] Cependant, il les a peintes comme leur plus cruel ennemi les peindrait difficilement. […] Il peint des vices et des passions ; il les peint tels qu’ils sont ; il ne se soucie absolument pas de savoir si, en les réalisant, il ne lui arrive pas de nous intéresser, si parfois nous ne nous intéressons pas aux vices. […] Molière a peint le monde tel qu’il le voyait, sans se soucier d’y prendre parti pour l’un ou pour l’autre. […] Sa liberté nous est un gage qu’elle saura tout peindre, mais non pas qu’elle s’interdira de rien défigurer.
Ai-je tort de dire que tout dans ce tableau naît de la scene, de la situation des personnages, & que tout l’y peint ? […] L’arrivée du Marquis, & sur-tout une arrivée annoncée, peut-elle jetter les personnages de la scene dans un trouble assez grand pour qu’il mérite d’être peint ? […] Outre le froid insupportable qu’il jette par là dans l’action, je crois voir le peintre d’un tableau informe obligé de mettre au bas de la toile le nom de toutes les choses qu’il a voulu peindre.
Bon gré mal gré, on se peint dans ses ouvrages, et le cœur n’est pas si loin de la tête qu’il ne monte à celle-ci, quand elle travaille, quelque chose des ivresses, des joies ou des larmes de celui-là. […] « Peindre les hommes », tel était donc le but de Molière ; les peindre dans leurs défauts surtout, puisque tel est le domaine essentiel de la comédie. […] cela ne peint pas mal notre homme. […] Je nie qu’il se soit peint dans un misanthrope. […] Je ne vois dans Molière qu’un but social : celui de peindre la société, de rire de ses travers et de l’aimer néanmoins, et de vouloir qu’on y vive.