Corneille avait donné tous ses chefs-d’œuvre, Pascal avait écrit, Bossuet parlait, Boileau tenait la férule ; Mmede Sévigné, précieuse, était dans sa maturité ; Racine, Lafontaine, Bourdaloue allaient paraître. […] » On dira que Pleine était devenu janséniste et que Tronchon ne fut jamais autre chose ; mais Quinault ne l’était pas, et Bossuet écrit qu’il l’a vu cent fois « déplorer toutes ces fausses tendresses, toutes ces maximes d’amour, toutes ces invitations à jouir du beau temps de la jeunesse, qui retentissent partout dans ses opéras. » Corneille n’était point janséniste non plus, et il avait fait Polyeucte. […] Celle-ci, à laquelle il donne adroitement une apparence de frivolité, est la plus considérable de toutes ; c’est celle qui faisait pleurer Quinault et Racine et qui inquiétait la conscience de Corneille. […] « Bien en prit, dit-il, au grand Corneille de ne s’être point borné dans son Polyeucte à faire casser les statues de Jupiter par les néophytes ; et si Zaïre n’avait été que convertie, elle aurait peu intéressé ; mais elle est amoureuse, voilà ce qui a fait sa fortune. […] Molière qui, dans sa préface, a bien le front de vouloir s’autoriser de l’exemple de Corneille, parce que ce grand poète a mis aussi la dévotion sur la scène, s’est sans doute souvenu des stances de Polyeucte : Monde, pour moi tu n’es plus rien ; Je porte en un cœur tout chrétien Une flamme toute divine, Et je ne regarde Pauline Que comme un obstacle à mon bien.
Mairet, Scudéry, Rotrou et plusieurs autres, redoublaient d’efforts pour effacer la gloire de Hardy ; les quatre premières pièces de Corneille éclipsaient cette foule de rivaux et multipliaient les théâtres. […] Mais nous examinerons s’il est vrai que Molière ait pris au grand Corneille l’intrigue de son Don Sanche. […] Le père de notre tragédie, Corneille, si sublime dans la plupart de ses plans, s’asservit à travailler sur celui d’un autre ; Quinault s’associe à leurs travaux, et Lulli, l’Orphée du temps, prête les charmes de sa musique à tout l’ouvrage. […] Corneille. […] Convenons, en terminant cet article, que la principale gloire de l’ouvrage appartient à Corneille, mais disons aussi que Molière, déjà honoré par le choix qu’il avait fait de ce grand homme, lui abandonna la palme sans la moindre jalousie.
Voltaire n’a pas craint de faire entrer, dans son Commentaire de Corneille, la Bérénice, de Racine, afin qu’on pût la comparer avec celle de son auteur.
Corneille, Le Festin de Pierre, act.
Il a reçu le contrecoup du premier coup de canon qui se soit tiré dans ce bas monde, il a lu le premier livre sorti des presses naissantes du premier imprimeur, il a mangé le premier fruit venu de l’Amérique, il s’est élevé aux écoles de René Descartes et de Despréaux ; il a vu Bossuet face à face, il a souri le premier, aux doctes murmures de Pierre Basyle, il a pleuré, le premier, aux vers du grand Corneille. […] Elle a salué toute cette foule enthousiaste avec une dignité bien sentie ; ses adieux ont été simples, touchants, sérieux ; elle tenait son cœur à deux mains, et elle aussi elle aurait pu dire comme cette héroïne de Corneille : — Tout beau, mon cœur !
Il faut des contrastes à la comédie, et où donc y en a-t-il plus que dans ces villes populeuses dont on peut dire en général ce que Corneille disait de Paris : L’effet n’y répond pas toujours à l’apparence ; On s’y laisse duper autant qu’en lieu de France, Et, parmi tant d’esprits plus poli et meilleurs, Il y croît des badauds autant et plus qu’ailleurs. […] La supériorité de Molière tint en partie à ce que, plus que tout autre, plus que Racine, plus que Corneille surtout, il entretint avec son public des rapports intimes et de tous les jours. […] Messieurs, Nous suivrons avec Molière la même méthode qu’avec Corneille et Racine : avant d’aborder les questions générales, nous étudierons quelques-unes de ses pièces, le Tartuffe, Le Misanthrope, Les Femmes savantes. […] Ainsi, selon qu’il est plus heureux d’être suivi par quelques-uns ou plus triste d’être abandonné par plusieurs, le poète peut, à. son gré, et toujours avec raison, s’abandonner à l’enthousiasme ou se jeter dans la satire : dans tous les temps, Aristophane et Sophocle, Corneille et Molière, peuvent se tendre la main. […] Ainsi le modèle que nous propose Molière n’est pas le héros inflexible de Corneille; il a plus de rapports avec le parfait cavalier des héroïnes de Racine.
Corneille, dans sa petite ville, va aux offices et traduit les Psaumes.
« Voilà tout ce que nous avons pu recueillir sur la vie du fameux Molière : il a été pour le comique ce que Corneille a été pour le tragique. Mais Corneille a vu avant de mourir un jeune rival lui disputer la première place, et faire balancer entre eux le jugement du parterre. […] Un fait assez curieux et qui n’a point été remarqué, c’est que Molière, les deux Corneille, Racine et La Fontaine, devinrent successivement amoureux de mademoiselle du Parc : Molière à Lyon en 1653, les deux Corneille à Rouen en 1658, La Fontaine et Racine à Paris en 1664. […] Corneille fit tous les autres vers qui se récitent, et Molière avertit lui-même que ce grand poète n’avait employé qu’une quinzaine de jours à ce travail. […] Je ne ferais même aucune difficulté d’accorder la préférence aux nôtres, s’ils avaient tous atteint le but de leur art aussi heureusement que Molière ; car, quelque parfaites que soient des tragédies de Racine, et les bonnes pièces du grand Corneille, je ne voudrais pas assurer qu’ils eussent rempli toute l’idée qu’on peut avoir de la tragédie, et qu’il n’y eût pas quelque autre route à suivre plus sûre que celle qu’ils ont choisie ; au lieu que Molière, presque sans autre guide que son génie, a trouvé la seule voie qui puisse conduire à la perfection du théâtre comique, et n’a laissé à ses successeurs que le choix de suivre ses traces, ou de s’égarer en cherchant des chemins différents du sien.
Ce vers étant sorti du cerveau de Corneille, Le voler à mon tour n’est pas grande merveille. […] Mais, il faut le dire à la gloire du grand siècle littéraire, tous les hommes supérieurs surent se connaître et s’apprécier : Corneille, Racine, Molière, Boileau, La Fontaine, se sont mutuellement jugés comme la postérité les juge, et les noires atteintes de l’envie n’ont jamais troublé cette noble et poétique union formée par l’estime et cimentée par l’amitié.
Il ne faut pas parler de ses tragédies, qui sont entièrement oubliées et qui doivent l’être, quoique son Germanicus ait eu d’abord un si grand succès, que Corneille l’égalait aux tragédies de Racine.