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18. (1769) Éloge de Molière pp. 1-35

Et fera-t-on cet outrage à l’humanité de penser que le vice n’ait besoin que de se montrer pour entraîner tous les cœurs ? […] C’est un or qui a besoin d’alliage pour prendre de la consistance, et servir aux divers usages de la société. […] Je m’entends reprocher de n’avoir point développé l’âme de Molière ; de ne l’avoir point montré toujours sensible et compatissant, assignant aux pauvres un revenu annuel sur ses revenus, immolant aux besoins de sa Troupe les nombreux avantages qu’on lui faisait envisager en quittant le Théâtre, sacrifiant même sa vie à la pitié qu’il eut pour des malheureux, en jouant la Comédie la veille de sa mort. […] Verrait-il, sans porter la main sur ses crayons, l’abus que nous avons fait de la société et de la philosophie, le mélange ridicule des conditions, cette jeunesse qui a perdu toute morale à quinze ans, toute sensibilité à vingt, cette habitude malheureuse de vivre ensemble sans avoir besoin de s’estimer ; la difficulté de se déshonorer, et quand on y est enfin parvenu, la facilité de recouvrer son honneur et de rentrer dans cette Île autrefois escarpée et sans bords  ? […] Après une déroute aussi complète des ridicules qu’on la vit au temps de Molière, peut-être avaient-ils besoin d’une longue paix pour se mettre en état de reparaître.

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