La peinture, la sculpture, la poësie, ne travaillent que sur la nature, & leurs plus beaux morceaux ne sont que les portraits les plus ressemblans qu’elles en savent tracer. […] Cette multitude d’objets charmans, dont la peinture cent & cent fois retracée répand des graces toûjours nouvelles & toûjours riantes dans les chefs-d’œuvre de la poësie & de la peinture, & jusques sur le théatre, dont elle forme les plus agréables fêtes, n’a pas besoin, pour nous charmer, du tumulte & du fard de la scène : Beatus ille qui procul negotiis, paterna rura bobus exercet suis.
Plus la peinture en est vive, et la satire accablante, plus le spectacle est applaudi. […] » La peinture du théâtre est une imitation exagérée ; mais voici comment. […] C’est le génie, c’est l’art du Poète qu’on admire, et qu’on applaudit dans la peinture du crime, comme dans celle de la vertu. […] En supposant que les peintures du Théâtre produisent les mêmes effets, le Théâtre devrait donc, ce me semble partager les éloges que M. […] Il supplée par la peinture des affections honnêtes, vertueuses, et par là même intéressantes, à ce qui manque à l’éducation du côté des exemples et des leçons domestiques.
Ainsi la Tragedie & le Balet sont deux sortes de Peintures, où l’on met en veüe ce que le Monde ou l’Histoire ont de plus illustre ; où l’on déterre, & où l’on étale les plus fins & les plus profonds mysteres de la Nature & de la Morale, & tout ce qui peut nous estre inconnû, soit par le reculement des temps, soit par l’ignorance ou par le peu de curiosité de nos Peres. Ces sortes de peinture aydent extrémement à faire concevoir les choses : Car outre que l’intelligence y est beaucoup soulagée par le ministere des sens ; l’artifice du Theatre & des Acteurs ajoûte encore quelque chose à la force des premieres idées, & inculque dans l’esprit les plus legeres impressions. […] La Musique, l’Ecriture, la Peinture, les Letres mesmes, & tous les autres beaux Arts, dont l’industrie des hommes est capable, sont tombez en mesme disgrace. […] Combien s’est-il fait de méchantes pointes sur la profonde intelligence que le deffunt Roy avoit de la Musique, de la Peinture & de plusieurs autres Arts Liberaux ou Méchaniques ? […] Dans la Peinture l’œil agit autant que la main, & la dexterité de celle-cy n’est qu’une suite de la direction de l’autre ; J’en dis le mesme de la Poësie ; encore qu’elle parte d’une source toute spirituelle, qu’elle puisse passer pour la quintessance des plus vives imaginations & des pensées les plus galantes.
« Et sa tranquillité ne vaut pas ses tourments » : c'est le goût d'un Néron. « N'allons-nous pas aussi pleurer avec Zaïre, gémir avec Monime, ou frémir de terreur quand Œdipe nous offre un spectacle d'horreur » : il est plaisant qu'on compare le théâtre à la Grève pour en faire sentir les beautés. « L'homme que frappe alors une vive peinture, avec plaisir en soi sent souffrir la nature » : et il n'est pas cruel ! […] Mais, dit-on, ce ne sont que des crimes en peinture, dont tout le monde connaît le faux, et par là sans conséquence. […] Ce n'est donc qu'un remède en peinture aussi et sans conséquence. […] On a même la témérité d'avancer ce que mon respect pour le Roi ne me permettra jamais de croire, que Sa Majesté a fait la dépense de la peinture et de la gravure, que la Princesse Galitzine est venue du fond de la Russie pour faire présent de son portrait à la Clairon, comme l'Impératrice donne le sien à un Ambassadeur, à un Prince, pour lui marquer son affection.
Voilà les deux points qu’il faut unir dans la comédie ; c’est-à-dire, dans l’imitation des actions, des sentiments, des discours, et dans la peinture des événements, ou agréables, ou fâcheux de la vie humaine ; c’est au ministère à unir toujours ces deux points, de manière que le spectacle, non seulement ne soit jamais nuisible aux bonnes mœurs, mais au contraire qu’il soit propre à inspirer aux spectateurs des sentiments vertueux, ou du moins opposés au vice. […] Il est certain que Molière nous a enseigné la manière de bien peindre les hommes qui sont ordinairement composés de vices et de bonnes qualités ; mais il n’a pas eu assez de soin de peindre toujours en estimable ce qu’ils avaient d’estimable, et en méprisable ce qu’ils avaient de méprisable, et c’est cette confusion qu’il a laissée dans ses peintures qui fait que ses comédies sont quelquefois aussi pernicieuses qu’utiles au perfectionnement de nos mœurs.