Si les peintures immodestes raménent naturellement à l’esprit ce qu’elles expriment, & que pour cette raison on en condamne l’usage, combien plus sera-t-on touché des expressions du théâtre où tout paroît effectif, où ce ne sont point des traits morts & des couleurs seiches qui agissent, mais des personnages vivans, de vrais yeux, ou ardens, ou tendres, ou plongés dans la passion ; que vraies larmes dans les acteurs qui en attirent d’aussi véritables dans ceux qui regardent ; enfin, de vrais mouvemens qui mettent en feu tout le parterre ? […] N’est-ce pas là que par des peintures vives qu’on y fait, les passions s’excitent dans notre ame, & que le cœur bien-tôt capable de tous les sentimens qu’un acteur exprime, passe tour à tour de la tristesse à la joie, de l’espérance à la crainte, de la pitié à l’indignation ? […] Pour le comprendre, il ne faut que considérer quelles impressions font sur l’ame les images les moins animées par elles-mêmes ; il ne faut que considérer quel est le sentiment naturel qui accompagne la lecture d’un évenement profâne, la vue d’une peinture immodeste ou d’une statue indécente : si ces objets, tout inanimés qu’ils sont, se retracent naturellement à l’esprit, si on ne peut même en sentir toute la beauté & toute la force sans entrer dans la pensée de l’Auteur ou dans l’idée du Peintre, quelle impression ne font pas les spectacles, où ce ne sont pas des personnages morts ou des figures muettes qui agissent, mais des personnages animés qui parlent aux oreilles, qui trouvent dans les cœurs une sensibilité qui répond aux mouvemens qu’ils ont taché d’y produire, jettent toute une assemblée dans la langueur, & la font brûler des flammes les plus impures ? […] Après la peinture que je viens de vous faire des dangers du théâtre, après vous les avoir montrés comme contraires en tout à la Religion & aux mœurs, il semble que je pourrois me dispenser de répondre aux vains raisonnemens par lesquels on le justifie ; & il devroit suffire au Chrétien d’y reconnoître le moindre péril, pour se convaincre de la nécessité de le fuir : cependant comme la cupidité est toujours ingenieuse à se défendre sur ce qui la favorise, & qu’il importe de ne rien laisser à desirer sur ce sujet, écoutons un moment le langage des mondains pour essayer de les confondre.
et ne peut-on pas dire qu’il y a autant de danger à les voir représenter, qu’on y éternise le vice en lui donnant de nouveaux agréments par les peintures délicates qu’on en fait, qu’on y apprend l’adultère en l’y voyant représenter. « Adulterium discitur dum videtur. […] Mais vous voyez sans doute que je ne suis pas un homme à me contenter d’une connaissance superficielle comme celle-là : aussi par celle que j’en ai qui est un peu plus profonde, je soutiens que le premier dessein de la Comédie est entièrement corrompu, et renversé dans celle de notre temps : Que si on y instruit, c’est plutôt dans le vice que dans la vertu ; que si on y divertit, c’est aux dépens de l’innocence et de la pureté ; que si on y fait de noires peintures du crime, elles ne donnent point ni l’envie ni les moyens de l’éviter que par quelque autre crime ; et qu’enfin si on y élève la vertu, ce n’est pas pour la faire pratiquer par des principes Chrétiens, mais par des motifs de vaine gloire. […] Mais parce que je vous ai fait voir ailleurs qu’on devait expliquer et entendre les saints Pères dans ce sens, que les Gentils représentaient d’une manière peu honnête des crimes qui avaient été commis autrefois, ou dans un autre temps, « quod aliquando commissum est » ; je puis dire qu’on voit encore dans un sens la même chose sur notre Théâtre, puisqu’on n’y fait pas de moins vives peintures de l’inceste, de l’adultère, du parjure, et de tous les autres crimes qui à la vérité y sont un peu mieux marqués et déguisés, de manière pourtant qu’on ne laisse pas de les reconnaître ; et si on les fait passer pour des vertus, ce n’est que pour rendre plus agréables les passions et les mouvements déréglés du cœur qu’on les revêt du nom de vertus. […] L’expression ou la peinture qu’une personne considérable faisait de quelque cérémonie, frappait davantage leur imagination que l’instruction qu’ils eussent pu recevoir d’une autre manière plus simple et moins vive. […] L’Acteur en jouant se propose de représenter si vivement une passion, qu’il puisse l’insinuer dans le cœur de ceux qui voient la peinture qu’il en fait, jusqu’à leur arracher les larmes des yeux, si c’est un sujet de compassion jusqu’à faire rire les plus tristes et les plus sérieux, si c’est un sujet de joie et risible.
Les bouffonneries d’un personnage singulier, la naive peinture d’un Artisan, suffiront aussi à former le Nœud en observant d’y mêler l’amour d’un tendre Colin.
Combien y a-t-il de personnes qui se reconnaissent ici dans la peinture que je vous fais des gens du monde ?
Après avoir parlé de la parure, de la danse, de la peinture, de la musique, et de tous les aliments de la passion, toujours hérissé de lois et de canons, et émaillé de vers et de contes, il ne pouvait manquer de parler du théâtre, l’aiguillon, et le règne brillant de la volupté, à côté de laquelle ce galant amateur le place au premier rang, avec de grands éloges : place qui n’annonce pas que l’Auteur qui la lui donne, le regarde comme l’école de la vertu.